Innovation, développement durable : aller bien au-delà des simples politiques de RSE

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Du 2 au 4 février à Deauville, se sont tenues les 29èmes Rencontres du Risk Management organisées par l’Association pour le Management des Risques et des Assurances de l’Entreprise (AMRAE), réunissant plus de 3 000 congressistes sous le slogan « Prenons les risques d’un nouvel élan ».

Dernière table ronde au programme, celle consacrée le 4 février à l’innovation et au développement durable a réuni différents intervenants engagés concrètement sur le terrain : tous se sont entendus sur la nécessité de transformer largement les modèles économiques actuels et d’aller bien au-delà des simples politiques de RSE.

Intervenants :

Introduisant cette table-ronde, l’animatrice et journaliste Cécile Desjardins a repris une interrogation fondamentale soumise par le président de l’AMRAE Oliver Wild : « les messages on les connait, la question aujourd’hui est que faire et comment faire très concrètement ? » Cette table-ronde a ainsi consisté à exprimer des pistes de la part de chaque intervenant, afin de « passer de la sidération à l’action. »

Anne-Catherine HUSSON TRAORE : « réinventer le système financier »

Relatant son expérience et le contexte ayant présidé à la fondation de Novethic au début des années 2000, Anne-Catherine Husson Traore a expliqué qu’il a fallu environ 20 ans pour les acteurs économiques et financiers réalisent que tous ces phénomènes scientifiques comme le dérèglement climatique, déjà à l’œuvre, avaient des conséquences très lourdes. Or le problème est que « ces conséquences sont encore très peu cartographiées aujourd’hui, à l’image du risque concernant l’eau, ce qui pose de nombreux problèmes aux assureurs comme aux Risk Managers dans les entreprises. »

Elle a ainsi établi un constat sans appel :« c’est beaucoup plus grave que ce qu’on a imaginé, d’autant plus que médiatiquement, les sujets ne sont pas portés ». Ayant intégré un groupe d’experts, missionné par la Commission Européenne en 2017 afin de faire de l’Europe « le premier continent neutre en carbone », elle a ainsi mis en avant l’élaboration d’un nouveau modèle économique et financier, durable et résilient.

Le premier enjeu a consisté pour elle à doter ce plan d’action financier d’une colonne vertébrale permettant de définir clairement « un référentiel d’activités vertes homogène en Europe, afin de mieux flécher les actifs financiers verts ». A partir de là, « les investisseurs institutionnels sont maintenant obligés de communiquer sur la façon dont ils gèrent les risques climatiques, et sur les types d’actifs qu’ils ont investi dans l’économie verte. »

Du côté des entreprises, il a fallu entre 2 et 3 ans de négociations pour approuver un principe similaire : « au début, personne ne voulait imposer de déclaration de performance extra-financière. » Ce sera bientôt chose faite puisqu’à partir de 2023 ou 2024, 50 000 entreprises européennes devront expliquer et publier leurs chiffres en rapport avec ce qu’elle appelle la « double matérialité » : d’un côté, l’impact causé par le risque climatique sur l’activité de l’entreprise mais aussi de l’autre, l’impact de l’activité de l’entreprise sur le risque climatique et sur les autres risques sociaux, environnementaux et de gouvernance.

Elle a ainsi fait valoir la logique qu’aujourd’hui, « il revient à l’entreprise de mesurer les impacts environnementaux, sociaux et de gouvernance de ses activités, et d’anticiper ces impacts par des stratégies adaptées. » Convenant qu’il s’agissait d’une révolution majeure, elle a cependant déploré « qu’un très petit pourcentage d’entreprises aient bien compris le sujet aujourd’hui. »

Noam Leandri, « les entreprises n’ayant pas pris le tournant de la transition écologique sont vouées à disparaître »

De son côté, le Secrétaire Générale de l’ADEME Noam Leandri a constaté lui aussi que les entreprises, les assureurs et le secteur financier n’ont pris conscience que récemment de ces phénomènes, au moment de la COP 21. Il a toutefois souligné que le risque climatique « s’accompagne d’opportunités qui pourront créer la croissance et l’activité de demain. »

C’est dans cette optique que l’ADEME aide les entreprises à « établir des diagnostics pour mieux déterminer leurs marges de progression et d’économie. » Très concrètement, il s’est montré convaincu de la possibilité de changer de nombreux process sans le moindre investissement, ce qui permettrait « à une PME de gagner 50 000 euros par an. » Il est évidemment possible d’aller encore plus loin en opérant certains investissements, l’ADEME accordant plus d’1 milliard de subventions par an aux entreprises.

Il a affirmé avec certitude qu’en revanche, « demain une entreprise qui n’aura pas pris le tournant de la transition écologique ne sera plus éligible aux opérations de refinancement de la banque centrale, elle ne sera donc plus finançable ou à un taux nettement plus important. D’où l’intérêt aussi de se dépêcher, de ne pas être le dernier à le faire car le dernier, c’est celui qui disparaîtra. »

Il a également insisté sur le rôle des Risk Managers, ceux-ci servant littéralement à « foutre la trouille à tous leurs collègues » pour éviter de renvoyer ces problèmes aux générations futures. « Si la planète était un ballon de foot, seul 1 millimètre d’atmosphère nous protègerait du vide intersidéral. Cela doit nous faire comprendre la fragilité de notre environnement. »

Sylvain Prévot : « si on ne passe pas 20 heures sur le problème, on n’a pas compris celui-ci. »

Ingénieur brillant, Sylvain Prévot a fait part de la « claque » qu’il a personnellement reçue lors d’un séminaire de sensibilisation aux enjeux climatiques sponsorisé par Al Gore : cet événement l’a décidé à consacrer son énergie au service de la transition écologique et sociétale. Il a ainsi rapporté son expérience issue de la Convention des Entreprises pour le Climat, un mouvement inspiré de la Convention Citoyenne pour le Climat mais visant à impliquer les entreprises, considérées comme « le principal vecteur de transformation sociale et écologique. »

Ce projet a été monté en un an et a démarré en septembre dernier, regroupant 150 entreprises de tous territoires, de toutes tailles « et de tout niveau de maturité en termes de transition écologique », toutes appelées à participer à des programmes de formation et de sensibilisation.

Or à l’issue de ce démarrage, Sylvain Prévot a retenu deux idées fortes, à commencer par un véritable sujet de formation. « Tous les dirigeants d’entreprise, même les plus sensibilisés, ont pris une claque phénoménale lors de la première session. » Il s’est rendu compte de la nécessité de toujours sensibiliser davantage car « si on ne passe pas 20 heures sur le problème, on n’a pas compris celui-ci et on ne peut pas trouver des solutions. Mais lorsqu’on a compris l’ampleur du problème et du défi, ce n’est que le début car derrière, il faut tout réapprendre et tout réinventer, ce qui implique des heures et heures de formation. »

Second message fort qu’il a tenu à faire passer, celui de la nécessité de « réinventer la manière de compter : les indicateurs financiers actuels ne reflètent pas le sentiment de progrès qu’ils sont censés représenter. On ne peut pas continuer à dire, quand on pollue les sols et qu’on rejette du CO2 dans l’atmosphère, que cette activité est rentable et qu’au contraire une activité durable et responsable serait un business non rentable. »

Il a ainsi plaidé pour un véritable renversement de philosophie concernant la responsabilité sociétale des entreprises. « Depuis des décennies, l’objet des entreprises est de redistribuer des profits aux actionnaires. Si des politiques de sensibilisation RSE ont émergé, le profit reste encore l’objectif fondamental tout en essayant de limiter les impacts environnementaux. » Il a ainsi plaidé pour que cet impact social et environnemental soit désormais au cœur du sujet des entreprises, en faisant de l’argent un moyen et pas une fin. « De toute façon, nous n’avons pas le choix : il y a aujourd’hui un alignement qui est en train de se créer entre la notion d’impact et celle de performance économique. Donc qu’on le veuille ou non, nous allons tous dans cette direction. »

François RAOUL-DUVAL : « les arbres permettent de repousser le désert »

Reprenant l’idée de « claque » exprimée par Sylvain Prévot, l’entrepreneur François Raoul-Duval a expliqué avoir ressenti la même chose, mais au lieu d’Al Gore, c’est sa propre fille qui la lui a donnée.

Dirigeant une entreprise familiale spécialisée dans le négoce de produits tropicaux, il en a fait évoluer le business model en introduisant la question de la durabilité des ressources. Lorsque l’idée lui est venue il y a quelques années de réaliser un bilan carbone de son entreprise et de fixer un objectif de neutralité carbone, il s’en est fièrement ouvert à sa fille : au lieu de le féliciter, celle-ci lui a fait comprendre que cette neutralité carbone ne saurait compenser tous les bilans carbones négatifs des années précédentes. Cette anecdote lui a fait réaliser que « la neutralité carbone n’était qu’un objectif comptable » : il a alors décidé de « passer la surmultipliée » dans son entreprise, en termes de plantations d’arbres et d’intégration au sein des communautés locales.

Ainsi son entreprise SCRD est devenue davantage source de revenus et d’emplois pour les populations des pays en développement dans lesquels elle est implantée. Grâce à ces actions concrètes, il s’est par exemple rendu compte que « les arbres permettent de repousser le désert, à l’image de la grande muraille allant du Sénégal à la Somalie, constituée d’arbres permettant de faire de l’agriculture, de l’élevage, apportant de l’eau et donnent des fruits. » Son entreprise a planté 300 000 arbres l’an dernier.

Il a ainsi réalisé qu’à ses yeux, la question de la compensation carbone est devenue secondaire : au lieu de se contenter de cocher des cases ou de faire de la communication, il s’est attelé à un objectif plus ambitieux et plus concret « d’aller aussi loin que possible pour rattraper ou au moins freiner l’évolution que nous connaissons. »

Antoine Denoix : « les entreprises doivent s’ouvrir à la compréhension scientifique du monde qui nous entoure. »

Enfin, le CEO d’Axa Climate Antoine DENOIX a expliqué s’être rendu compte que la réelle priorité, pour accompagner les entreprises dans cette transition environnementale, « n’était pas l’assurance mais celle de la formation et de la prise de conscience. » Si cette prise de conscience semble acquise dans ses grands principes sur le papier, il faut cependant passer à une nouvelle étape, « exigeant beaucoup plus de finesse de compréhension du vivant. »

Or pour lui, c’est bien la science qui reste la clé de compréhension fondamentale, appelant à son tour à une véritable rupture de la logique première qui guide les actions des entreprises : celles-ci doivent passer d’une logique financière à une logique scientifique, les départements de finances et de RH au sein des entreprises devant « s’ouvrir à la compréhension scientifique du monde qui nous entoure. »

En plus de mettre les scientifiques dans l’entreprise, il a clairement affirmé que certains métiers tels que les fonctions RH sont appelés à changer : « pour continuer à recruter des talents, le recruteur devra être à même de faire valoir la raison d’être et l’engagement de son entreprise pour convaincre les jeunes générations. » Les départements financiers des entreprises devront tenir compte de leur côté des régulations européennes qui vont imposer des rapports extra financiers sur leurs activités : tout ce travail de reporting nécessitera justement de parfaitement comprendre les enjeux scientifiques auxquels nous sommes confrontés, d’où sa position de mettre la science au cœur des entreprises.

Autre point fondamental à ses yeux, établissant une différence majeure entre l’output et l’impact, il a déploré que les entreprises aujourd’hui restent davantage sur une logique d’output, consistant à « produire des résultats autocentrés du type « j’ai formé tant de collaborateurs à la sustainbility » ou « j’ai économisé tant d’eau » ». Mais en réalité, c’est bien la notion d’impact qu’il faut prendre en compte, en se focalisant non pas sur tel ou tel effort fourni par l’entreprise, mais sur les résultats concrets, en matière de bénéfice ou de désavantage, sur l’environnement naturel, social, sociétal qui entoure cette entreprise. « Ces salariés formés, quel est l’impact final sur leur employabilité ? j’ai économisé de l’eau mais dans cette région, quel impact cela a eu sur les ressources en eau ? », a-t-il ainsi donné en exemple.

Il a conclu au final que pour faire bouger les grandes entreprises, « il faut instaurer une raison d’être collective. Il y a deux façons de voir les choses : une optique défensive consistant à se contenter de digérer les nouvelles règlementations. On aboutit alors à des communications qui s’apparentent à du greenwashing. Ces entreprises n’auront pas résolu le problème. » Il a donc ainsi appelé à adopter « une approche positive, avec une raison d’être collective. »

Mais si nous avons chacun une raison d’être individuelle, quelle est la raison d’être collective ? « Il faut que cette raison d’être soit l’affirmation précise d’une contribution positive apportée par l’entreprise à quelqu’un, à une communauté ou à quelque chose en dehors de l’entreprise, avec une dimension affirmative, inclusive et inaccessible. » En connectant la raison d’être collective d’une entreprise avec la raison d’être individuelle de ses collaborateurs, « les volontés se démultiplieront, permettant de jouer sur les deux tableaux » : telle est ainsi le message d’espoir que le CEO d’Axa Climate a souhaité faire passer.

En conclusion de cette table ronde, ces mots de Sylvain Prévot ont bien reflété l’état d’esprit ambitieux et empreint d’optimisme, non dénué de gravité, dans lequel l’ensemble des intervenants se sont exprimés : « un monde fantastique s’ouvre à nous car tous les secteurs sont à refaire, tous les métiers sont à réinventer. »

Vaste programme !

Retrouvez ci-dessous l’intégralité de cette table-ronde en vidéo.

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