Plus de 600 cas d’usage identifiés dans le monde, 150 conférences sur l’IA et l’agentique lors du dernier Insurtech Insights, et pourtant seulement 10 % des assureurs déploient vraiment l’intelligence artificielle à grande échelle.
La fracture se creuse entre les pionniers qui affichent jusqu’à 21 % de croissance de revenus supplémentaire et le reste du marché. 2026 marque le basculement d’une phase d’expérimentation vers une industrialisation structurée.
Le signal est venu d’un chiffre publié début mai par le Capgemini Research Institute dans sa 19e édition du World P&C Insurance Report : seuls 10 % des assureurs en assurance dommages parviennent aujourd’hui à déployer l’IA à grande échelle, et 42 % d’entre eux ne suivent aucun indicateur lié à l’IA. En l’absence de mesure, 60 % restent cantonnés à des phases d’exploration ou d’études de faisabilité. Mais ceux qui ont franchi le cap affichent une croissance de revenus supérieure de 21 % à leurs concurrents sur la période 2021-2024.
De la question du « quoi » à la question du « comment »
La conférence Insurtech Insights 2026 a été particulièrement révélatrice de ce changement de phase. Sur les 150 conférences du programme, 50 % portaient sur l’IA et l’agentique. Parmi les 130 exposants tech présents, 42 % se positionnaient sur ce même terrain. Le message était univoque : la phase d’expérimentation est terminée. Le secteur entre dans une industrialisation structurée. La vraie question n’est plus technologique, mais organisationnelle : comment capturer la connaissance tacite des experts, la rendre scalable, et l’embarquer dans des systèmes capables de décider de manière autonome ?
L’IA agentique, ces systèmes capables de raisonner, planifier et agir de manière autonome sur des tâches complexes, s’impose comme la prochaine rupture. Contrairement aux copilotes individuels de la vague précédente, les « digital workforces » de la nouvelle génération sont capables d’orchestrer des flux de travail de bout en bout sans intervention humaine à chaque étape. Les processus les plus concernés sont les plus denses en décision : la gestion des sinistres et la souscription spécialisée. Un chiffre circule dans les cercles spécialisés : seulement 30 % du temps des souscripteurs est réellement consacré à la souscription, le reste étant absorbé par des tâches à faible valeur ajoutée.
Les systèmes cœur comme condition sine qua non
Le constat émergent en 2026 est clair : sans modernisation des systèmes cœur de métier, l’IA ne peut pas passer à l’échelle.
« Les limites du modèle de la modernisation à la périphérie apparaissent désormais clairement : améliorer les parties visibles sans toucher au cœur des systèmes n’a pas suffi à transformer la performance opérationnelle », souligne Alain Nohra, Regional Vice President Europe du Sud de Guidewire, dans une tribune publiée par L’Argus de l’assurance.
Pour autant, les assureurs restent réticents au « big bang » technologique, privilégiant une modernisation progressive par séquences maîtrisées.
L’interopérabilité via API et des protocoles comme le MCP (Model Context Protocol, parfois décrit comme l’USB-C de l’IA) devient un enjeu critique pour éviter les architectures fragmentées qui bloquent le passage à l’échelle. Guidewire, Duck Creek et les grands éditeurs du secteur ont tous intégré ces protocoles dans leurs dernières plateformes.
Sur le terrain de la gouvernance, un récent rapport Grant Thornton basé sur une enquête auprès de 500 dirigeants d’assureurs révèle que 44 % des executives citent la gouvernance ou la conformité comme facteur d’échec ou de sous-performance des projets IA. Seulement 24 % sont très confiants dans leur capacité à passer un audit indépendant sur la gouvernance IA en 90 jours.
L’IA s’invite dans les stratégies des grands groupes
À l’international, le signal le plus fort est venu d’AIG. Lors de son call de résultats Q1 2026, le PDG Peter Zaffino a détaillé l’architecture multi-agentique développée avec Anthropic et Palantir : chaque agent IA est spécialisé (extraction de données, évaluation du risque, benchmarking pricing) et orchestré par un agent collaborateur. Avancée spectaculaire : depuis ses premiers travaux avec Claude 2.0, AIG est passé d’agents capables d’agir en autonomie pendant moins d’une heure à des agents pouvant fonctionner jusqu’à 30 heures sans supervision humaine.
En France, Shift Technology, pionnier de l’IA appliquée à l’assurance, a franchi une étape supplémentaire en 2025 en déployant ses premières capacités agentiques, et renouvelle pour cinq ans son partenariat stratégique avec AXA.
Le message pour les assureurs européens est clair : l’industrialisation de l’IA en souscription n’est plus prospective. Les premiers gains opérationnels sont en cours sur les lignes complexes : cyber, financial lines, risques industriels. Ceux qui tardent à structurer leur gouvernance de portefeuille IA risquent de se retrouver durablement distancés.

