Entretien avec Pierre Marini, Directeur général d’Enio, réalisé par l’Assurance en mouvement.
Issue de la transformation d’Unalis Mutuelles, Enio est une union de groupe mutualiste (UGM) qui revendique un statut non prudentiel, régie par le livre I du code de la mutualité. Un choix assumé par son Directeur général, Pierre Marini, qui en a tiré les leçons de son expérience précédente au sein du groupe Solimut. Gouvernance strictement égalitaire, feuille de route partagée, posture offensive sur les sujets de prévention et de protection sociale : Pierre Marini revient, pour L’Assurance en Mouvement, sur la manière dont Enio entend transformer ses fondations en actions concrètes, au bénéfice de ses mutuelles adhérentes, de leurs collaborateurs et, in fine, de leurs adhérents.
L’Assurance en Mouvement : Enio est juridiquement une union mutualiste relevant du livre I, donc non prudentielle. Est-ce un choix délibéré ?
Pierre Marini : Totalement. Ce n’est pas une option subie, c’est un choix fondateur. Il procède directement de notre expérience au sein du groupe Solimut, qui comportait une UMG et une UGM : sa dissolution nous a permis de mesurer concrètement l’écart de fonctionnement et d’attentes entre une UGM non prudentielle, adossée à un groupe prudentiel, et une union qui ne l’est pas.
Dans les groupes très concentrés, par construction, il existe une chaîne de commandement claire. Dans les groupes qui ne le sont pas, cette chaîne n’existe pas et ce sont alors des structures « à tension », où le moindre sujet devient un prétexte à rapport de force. Dans 80 % des cas, ces tensions sont en réalité d’origine réglementaire.
La force d’Enio est justement de ne pas être soumis à Solvabilité II, de ne pas être sous la tutelle de l’ACPR. Ce sont nos mutuelles membres qui définissent les règles du jeu. Nous disposons donc d’une véritable liberté d’entreprendre, sans qu’une décision puisse nous être imposée au seul motif qu’elle découlerait d’une directive prudentielle. J’ai vécu cette expérience-là, je n’ai pas envie de la revivre : c’est, pour une bonne part, la raison même de la création de cette union.
L’Assurance en Mouvement : Ce positionnement se retrouve-t-il dans votre mode de gouvernance ?
Pierre Marini : Notre deuxième parti pris, c’est une gouvernance qui n’est pas qu’un affichage de principes. La gouvernance, c’est le socle de l’engagement de chaque administrateur, quelle que soit la taille de la mutuelle qu’il représente, elle est donc strictement égalitaire. Nous allons même plus loin : l’ensemble de la gouvernance est renouvelé tous les deux ans. Aucun pouvoir ne s’installe durablement, et aucune mutuelle ne peut assimiler son image à celle du groupe, même involontairement.
Côté opérationnel, nous avons une équipe permanente très réduite, quatre salariés, qui s’appuie sur un comité de direction qui se réunit très régulièrement, autour de l’ensemble des directions générales des mutuelles membres. Au-delà de ce comité, l’organisation est structurée en grands domaines : développement et fidélisation (dont la relation aux adhérents, la gestion, les offres et la réponse aux appels d’offres) ; impact (dont la RSE, les investissements stratégiques et la prévention) ; affaires extérieures (dont les affaires publiques, les partenariats, communication et presse) ; pilotage économique et prudentiel (incluant tous les métiers prudentiels, jusqu’à la comptabilité et la finance) et enfin un domaine ressources (regroupant RH, informatique et achats). Chacun de ces domaines est piloté par un directeur ou une directrice issue des mutuelles membres, indépendamment du poste qu’il ou elle occupe dans sa mutuelle d’origine, ce qui suppose une vraie capacité à faire évoluer ou à transmettre, au sein de sa structure, les missions confiées à Enio.
L’Assurance en Mouvement : Où en êtes-vous aujourd’hui ?
Pierre Marini : Pendant les deux premières années, nous n’avons effectivement pas mis en place de stratégie commune : nous n’avions tout simplement pas la maturité collective suffisante pour la définir ensemble. Nous apprenions à nous connaître, et c’était assez logique. Dans le mutualisme, dans les sociétés de personnes que nous sommes, et en particulier au bout de deux mandats, on se dit qu’il est temps d’aller plus loin et de se projeter, au moins à l’horizon du mandat en cours, sur les feuilles de route que l’on se donne collectivement.
Aujourd’hui, plusieurs grands chantiers se dessinent. Il y a d’abord la question de l’interprofessionnel, beaucoup de nos mutuelles sont positionnées sur l’interprofessionnel, et il existe un vrai enjeu de développement et de conquête sur ce segment. Et il y a, plus largement, la question des mutations de métiers et des enjeux de transformation, des sujets que l’on ne traite pas à quatre ans, mais bien à dix ans, en sachant qu’Enio ne les portera pas seule.
Nous partons aussi d’un constat : la parole des mutualistes n’est aujourd’hui pas suffisamment entendue. Nous voulons donc apporter notre pierre à l’édifice, sans prétendre être les seuls à le faire. Et nous ne voulons pas que cette parole reste confinée à un cercle d’initiés : il faut sortir d’un mutualisme « de salon », sortir d’un ton institutionnel et un peu ronronnant. Cela suppose une posture volontairement plus offensive, parfois provocatrice dans la forme, mais qui nourrit un débat sincère sur le fond, l’idée étant de bousculer un peu les positions établies.
Parmi les pistes à l’étude figure également l’idée d’une stratégie commune de prévention, sur le modèle de Prévention Plurielle, qui suscite un réel intérêt au sein du groupe : nos mutuelles ont des compétences, une expérience, une expertise en matière de prévention. Reste à savoir si c’est un modèle que nous voulons développer collectivement, et sous quelle forme. Nous réfléchissons aussi à la manière de mieux mobiliser les fonds de dotation qui gravitent autour de nos mutuelles, pour éviter le saupoudrage, un risque réel pour les petites structures qui n’ont pas toujours les moyens de mener seules ce qu’elles ambitionnent. Deux axes s’en dégagent : la réduction des frais de gestion, dans une logique d’optimisation, et l’investissement en commun sur des sujets d’innovation aujourd’hui inaccessibles à chacune isolément.
Par ailleurs, nous avons d’ores et déjà établi une capacité commune en réassurance, nous répondons ensemble à des appels d’offres variés en Fonction publique, nous nous outillons en commun sur un certain nombre de besoins, et d’une manière générale, nous coordonnons nos actions et nos stratégies, par subsidiarité et dans une logique permanente d’entraide. Nous entendons renforcer ces axes communs.
L’Assurance en Mouvement : Vous venez de poser la vision et les fondamentaux. Le cœur du sujet, aujourd’hui, c’est de comprendre comment on passe de ces fondations à une action concrète et visible. Pour qui : les adhérents des mutuelles membres d’Enio, leurs collaborateurs, les deux ?
Pierre Marini : Les deux, mais pas de la même manière. Pour ce qui concerne l’adhérent, l’enjeu est avant tout celui de la définition du besoin, c’est un travail que nous menons au quotidien avec les mutuelles. Quand on construit une offre, la vraie question est : est-ce qu’on part réellement du besoin de la personne, ou est-ce qu’on décide à sa place de ce que devrait être ce besoin ? Cela demande surtout un effort intellectuel déterminant.
Sur le volet affaires publiques, notre rôle est de porter un autre discours sur le financement de la protection sociale et sur la prévention. Concrètement, nous défendons par exemple l’idée d’une loi de programmation pluriannuelle pour le budget de la Sécurité sociale, sur le modèle de la loi de programmation militaire, pour sortir d’une logique uniquement annuelle. Tout le monde s’accorde sur la nécessité d’en sortir, mais personne ne décide de le faire.
Nous plaçons aussi beaucoup d’espoir dans l’idée d’une délégation de service public sur la prévention. Tout le monde dit qu’il faut faire de la prévention, mais sans en donner la légitimité à ceux qui pourraient la mettre en œuvre. Aujourd’hui, on ne peut pas utiliser les données de santé pour faire de la prévention ciblée avec un modèle économique dédié, faute de temps et de cadre, on en reste à une prévention généraliste, dont l’impact n’est pas toujours au rendez-vous.
Côté collaborateurs des mutuelles, notre intervention directe reste plus limitée. C’est normal, c’est avant tout la responsabilité de chaque mutuelle. Mais nous accompagnons la mise en place de dispositifs concrets, par exemple des actions de dépistage de l’endométriose pour les salariés, par des formations. C’est une façon de montrer, à notre échelle, ce que pourrait être une évolution du modèle.
L’Assurance en Mouvement : Quand on regarde le pourcentage de déserts médicaux, le nombre de Français sans médecin traitant, le nombre de personnes qui renoncent aux soins… faut-il changer de modèle ?
Pierre Marini : On ne change pas de modèle du jour au lendemain, et un changement politique n’aura pas, à lui seul, d’effet de « big bang ». Ce que je crois, en revanche, c’est qu’un certain nombre de dirigeants, je parle pour le secteur de l’assurance et de la mutualité, ne vont pas changer le monde seuls. Ils doivent réinterroger la conception de leur métier et la manière dont ce modèle doit évoluer pour prendre en compte les enjeux du siècle : le dérèglement climatique, ses effets sur les déplacements de population, sur les modes de consommation, sur l’habitat, et l’émergence de nouvelles maladies.
Il y a, je crois, plusieurs niveaux d’action : nourrir les pouvoirs publics en données et en analyses sur ces sujets ; nous adapter nous-mêmes, pour sécuriser nos modèles sur la durée ; et, enfin, construire une vraie vision politique de ce que doit être la protection sociale de demain. Quand on regarde la pyramide des âges, on voit bien que cela va être complexe et il ne suffira pas de dire qu’on recule l’âge de la retraite de quelques années à chaque réforme. Le défi est devant nous, et il se pose à l’échelle de trois générations : comment penser la solidarité à cette échelle-là ?
L’Assurance en Mouvement : Enio se définit comme une union libre, engagée, solidaire. Est-ce qu’il faut envisager des passerelles, des alliances intersectorielles avec d’autres acteurs économiques pour faire bouger les choses ou rester dans une forme de « consanguinité » sectorielle ?
Pierre Marini : Cela peut se faire, mais de manière ponctuelle, sur des thématiques précises et choisies, jamais de manière structurelle. Travailler ensemble sur des sujets congruents avec nos valeurs, oui, mais cela suppose un débat préalable. C’est fondamental : il faut toujours avoir conscience des intérêts que l’autre défend. Dès lors que ces intérêts sont alignés et bénéficient à la population, les convergences peuvent être riches.
Sur certains sujets, le renoncement aux soins, par exemple, des partenariats public-privé peuvent avoir du sens, de même que des coopérations intra-industrie qui permettent de sortir d’une logique trop isolée. Mais il faut garder en tête que les relations avec les professionnels de santé sont, pour le moins, compliquées, de même qu’avec les fintechs et les insurtechs, et que les liens avec les industriels de la santé et de la recherche restent embryonnaires.
Notre conviction, et celle des acteurs qui nous suivent, c’est qu’on peut faire bouger les lignes. Défendre une logique de prévention ne nous rapporte pas de « bénéfices » directs, mais nous pensons que c’est une mission utile à la société, et que nous pouvons agir là où l’État ne peut pas être présent. D’où l’idée, disruptive je le reconnais, d’un véritable service public de la prévention, qui pourrait être confié à des acteurs de terrain à but non lucratif, mutuelles et institutions de prévoyance en priorité, capables d’utiliser les données de santé pour proposer des actions de prévention réellement ciblées.
L’Assurance en Mouvement : Le canal politique est-il le bon levier ? Y en a-t-il d’autres ?
Pierre Marini : Notre intérêt, c’est de faire avancer le système de santé, de proposer des pistes pour qu’il fonctionne mieux. Étant des acteurs à but non lucratif, il n’y a pas d’intérêt privé derrière nos propositions : c’est, je crois, une raison supplémentaire de nous faire confiance lorsque nous portons des idées, même quand elles supposent un peu de disruption au départ. L’important, c’est qu’elles soient simples à comprendre, pas toujours confortables à entendre, mais portées par des idées fortes. Nous sommes aujourd’hui trop dans le paramétrique, pas assez dans l’action concrète et visible.
Enio doit, dans cette démarche, toujours s’effacer : ce sont les mutuelles qui portent ces initiatives. C’est en relayant, via nos mutuelles membres, que ce débat peut réellement trouver son public.
L’Assurance en Mouvement : Pour conclure, quelles sont les prochaines étapes ?
Pierre Marini : Notre prochaine assemblée générale sera le moment où nous présenterons officiellement notre plan stratégique et ses grands axes. Mais attention : ce que nous voulons éviter, c’est un plan stratégique qui ne serait qu’un catalogue d’actions, un simple plan de charge. J’ai déjà connu ce genre d’exercice, et ce n’est pas l’objectif.
Ce que nous voulons fixer, ce sont des objectifs stratégiques clairs, en sachant qu’on ne peut pas tout traiter, donc en assumant des priorités. Chaque objectif est ensuite illustré par une ou deux actions, présentées comme des exemples et non comme une feuille de route fermée.
L’idée, c’est de redonner à chacun la capacité de prendre le temps de réfléchir, de concevoir des actions qui aient un impact réel sur quatre ans, et de ne pas figer le projet : à chaque décision, on doit pouvoir reposer la question du contexte et de l’objectif. Est-ce que cette décision répond toujours à l’objectif fixé ? Le contexte a-t-il évolué ? C’est cette remise en question permanente qui, je crois, fait le chemin. C’est tout l’enjeu : le faire vraiment, au quotidien.
Repères – Enio en quelques mots
Issue du repositionnement d’Unalis Mutuelles, Enio réunit notamment la Mutuelle de la Corse, Mutami, Intégrance, la Société Mutualiste des Hospitaliers, le groupe UMGP (Mutuelle des Services Publics, Mutualp, MEP, SMEREP), Carel Mutuelle, Tutélaire, Mutuale, Amellis, la CMAM, la MGPS et l’UMCL. En 2025, le groupe INTÉRIALE (Intériale Mutuelle et Prévention Plurielle) a rejoint l’union, et en 2026 Enio a lancé un pôle de réassurance en acceptation destiné aux acteurs mutualistes et non lucratifs.

