Le groupe Adecco a commandé au cabinet de conseil Altermind un rapport consacré à l’impact de l’intelligence artificielle sur le marché du travail à l’horizon de la prochaine décennie.
Publié récemment, ce document s’appuie sur la littérature académique récente, des données institutionnelles (OCDE, BRI, FMI, Banque centrale européenne) et une comparaison historique avec les précédentes révolutions technologiques.
Ses conclusions, à contre-courant du narratif ambiant sur « l’apocalypse de l’emploi », méritent l’attention des professionnels de l’assurance, secteur directement concerné par les mutations du travail et de la protection sociale.
L’IA transforme les tâches, pas encore les emplois
Le message central du rapport est clair : à ce jour, l’intelligence artificielle augmente les activités professionnelles bien plus qu’elle ne les automatise. La bonne grille de lecture n’est pas le métier dans son ensemble, mais la tâche : au sein d’une même profession, certaines activités sont absorbées par l’IA tandis que d’autres, celles qui exigent du jugement, du raisonnement contextuel ou de l’interaction humaine, restent entre des mains humaines.
Les chiffres macroéconomiques le confirment. Trois ans et demi après le lancement de ChatGPT, le taux d’emploi dans les 38 pays de l’OCDE reste à un niveau historiquement élevé (72,1 %) et le chômage à un niveau historiquement bas (4,9 %).
Moins d’une entreprise sur dix a intégré l’IA à grande échelle dans ses processus centraux à ce jour, ce qui explique en grande partie la stabilité de l’emploi observée jusqu’ici.
Une exposition inégale, concentrée sur les métiers cognitifs qualifiés
Contrairement aux révolutions technologiques précédentes, qui touchaient prioritairement le travail manuel, l’IA générative expose davantage les tâches cognitives complexes et les emplois de cols blancs bien rémunérés. L’exposition moyenne à l’IA augmente avec le niveau de salaire et culmine autour du 90ᵉ centile de la distribution des revenus. À l’inverse, de nombreux métiers manuels et de service restent pour l’instant relativement préservés, faute de progrès suffisants de l’IA en matière de manipulation physique et d’adaptabilité sur le terrain.
Le rapport identifie une exception marquante : l’emploi relatif des jeunes actifs de 22 à 25 ans dans les métiers fortement exposés (développement logiciel, service client) a reculé de 16 % depuis la diffusion massive des outils d’IA générative fin 2022, un phénomène confirmé par des données danoises indépendantes.
Des salaires globalement stables, mais une dispersion croissante
Les effets agrégés sur les salaires restent, eux aussi, limités. Les études sur des professions fortement exposées ne montrent pas d’effet significatif deux ans après l’introduction des chatbots IA. Le signal qui émerge n’est donc pas une compression uniforme des salaires, mais une dispersion croissante : les salaires d’entrée reculent dans certains métiers exposés, tandis qu’une forte prime salariale (56 % en moyenne selon PwC) récompense les compétences liées à l’IA, dont beaucoup de postes n’existaient pas il y a cinq ans.
L’IA crée aussi des emplois
Le rapport souligne un point souvent absent du débat public : l’IA détruit des tâches, mais en crée également. Entre 2023 et 2025, environ 1,9 million d’emplois auraient été créés directement ou indirectement par l’IA (données LinkedIn). Les entreprises qui investissent le plus dans l’IA sont typiquement les plus grandes, les plus productives, et celles qui augmentent le plus leurs effectifs et leurs salaires, un profil à l’opposé du récit de contraction généralisée.
Un paysage réglementaire fragmenté
Les approches réglementaires divergent fortement selon les zones géographiques. L’Union européenne a adopté le cadre le plus contraignant avec l’AI Act, qui impose des obligations renforcées de supervision humaine, de documentation et de suivi dès lors que l’IA affecte l’accès à l’emploi, la rémunération, la performance ou la sécurité de l’emploi.
Les États-Unis s’appuient sur le droit du travail existant sans loi fédérale dédiée, le Royaume-Uni privilégie une approche non contraignante favorable à l’innovation, et la Chine met en œuvre un modèle centré sur le contrôle étatique. Cette divergence redistribue déjà, et redistribuera davantage encore, l’exposition des travailleurs selon les régions.
Le secteur du recrutement, un laboratoire des mutations à venir
Le rapport consacre une analyse spécifique au secteur du recrutement et de l’intérim, dont la chaîne de valeur commence à se « débundler » sous l’effet de l’IA : le sourcing de candidats, le tri de CV et le matching de base sont de plus en plus automatisés, tandis que la planification des effectifs, le pilotage de missions complexes et le conseil en développement des talents gagnent en valeur. Cette recomposition, où les activités à faible valeur ajoutée reculent au profit du conseil et de l’accompagnement, offre une grille de lecture transposable à d’autres secteurs de services aux particuliers et aux entreprises.
Quatre scénarios à dix ans
Face à deux incertitudes majeures, l’IA se substituera-t-elle massivement au travail humain ou restera-t-elle complémentaire, et le pouvoir économique lié à l’IA se concentrera-t-il entre quelques acteurs ou restera-t-il diffus ? Le rapport construit quatre scénarios prospectifs pour le marché du travail mondial :
1. Flourishing Economy – Le scénario jugé le plus plausible par les auteurs. L’IA devient un moteur de productivité largement partagé plutôt qu’un substitut au travail. Dans un écosystème ouvert et concurrentiel, les entreprises redessinent le travail et créent de nouveaux rôles hybrides. L’emploi reste élevé, les salaires progressent globalement, et les travailleurs se déplacent vers des tâches à plus forte valeur ajoutée : jugement, créativité, confiance et supervision humaine.
2. Capital Rules – L’automatisation progresse plus rapidement et déplace le travail routinier, provoquant une période de tension sur l’emploi et de compression salariale. Mais parce que les capacités d’IA et le capital restent largement distribués, de nouveaux modèles d’affaires émergent et génèrent une demande de remplacement. L’équilibre est entrepreneurial : l’emploi se redresse et une forte prime salariale récompense ceux qui conçoivent, supervisent et adaptent les systèmes autonomes.
3. Walled Garden – Le travail hybride reste solide, mais le pouvoir de l’IA se concentre entre les mains d’un petit nombre de plateformes dominantes. L’emploi est stable, mais les marchés du travail se rigidifient à mesure que travailleurs et entreprises deviennent dépendants d’écosystèmes fermés. La mobilité, la croissance salariale et l’entrepreneuriat s’affaiblissent, tandis que les rentes de l’IA reviennent principalement aux propriétaires de plateformes.
4. Deus Ex Machina – Le scénario le plus radical, et jugé le moins probable par les auteurs. Une IA hautement autonome se substitue massivement au travail humain, tandis que le contrôle de la technologie reste très concentré. La production reste élevée, mais l’emploi s’affaiblit fortement et le lien entre travail et revenu s’érode, nécessitant une redistribution substantielle des richesses et une redéfinition du rôle du travail dans la société.

