E-santé, entre opportunité et vigilance : regards croisés

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La digitalisation à l’œuvre depuis plusieurs années a dû en partie attendre la crise sanitaire pour que les populations adoptent pleinement les services numériques dans leur parcours de santé.

Nous assistons ainsi à l’émergence spectaculaire de la notion d’« e-santé », celle-ci recoupant un large champ de définition. Si l’émergence de l’e-santé est à bien des égards source d’opportunités tant pour les patients que pour les professionnels et assurances de santé, sa place grandissante pose des questions, en particulier sur le traitement des données personnelles. Les tribunes respectives de deux experts, l’un de la Fondation Jean Jaurès, l’autre de l’Institut Montaigne, nous offrent deux regards croisés sur un sujet en pleine transformation.

D’un côté, Sébastien Podevyn-Menant, expert associé à la Fondation Jean Jaurès. De l’autre, Laure Millet, Responsable du Programme Santé de l’Institut Montaigne. Tous deux ont chacun publié une tribune sur le site de la Mutualité Française visant à alimenter le débat en cours dans le contexte électoral actuel. Loin de s’opposer frontalement, les experts de ces deux think-thank se rejoignent sur les opportunités que l’e-santé représente, exprimant des points de vue complémentaires et nuancés sur un sujet dont nous n’avons pas fini d’entendre parler.

Des constats communs

Premier constat évident que font nos deux spécialistes : « la période de pandémie a constitué un formidable accélérateur de la téléconsultation », indique Sébastien Podevyn-Menant.  Laure Millet confirme en citant les chiffres de l’Assurance maladie, en avril 2020, on enregistrait un pic de 4,52 millions de téléconsultations effectuées, contre 25 000 au mois de décembre 2019.

Mais précise-t-elle, « la téléconsultation n’est pas la seule pratique d’e-santé à s’être démocratisée à la faveur de la crise. Avec la campagne de vaccination, les plateformes de rendez-vous médicaux en ligne se sont totalement installées dans la pratique des Français. »

Différents outils, sites et applications numériques se sont imposés dans le paysage, que ceux-ci aient été mis en place par le gouvernement (TousAntiCovid) ou par des citoyens (CovidTracker). A partir de là, Sébastien Podevyn-Menant comme Laure Millet soulignent plusieurs mouvements en marche en faveur de l’e-santé :

  • l’Etat, à travers le Ségur de la santé, « a validé la place croissante du numérique en consacrant 1,4 milliards d’euros à la modernisation du système de soins et 600 millions pour le médico-social », comme le souligne Sébastien Podevyn-Menant. Laure Millet confirme bien qu’ainsi ce sont au total 2 milliards d’euros qui sont « spécialement tournés vers la digitalisation du système. »

Quels avantages et perspectives concrets ?

Pour l’institut Montaigne, Laure Millet n’y va pas par quatre chemins : les outils numériques sont susceptibles de rendre « plus transparent et plus accessible notre système de santé, au plus proche des attentes des patients et des professionnels de santé. » Plus concrètement, notre experte souligne à juste titre que la crise sanitaire a mis en évidence « chaque jour l’intérêt de l’e-santé, tant pour suivre l’évolution de l’épidémie, que pour la contrôler et assurer la continuité des soins à distance. »

Ainsi au-delà d’avoir permis de maintenir le lien entre les patients et notamment leurs médecins traitants, l’e-santé, notamment à travers les applications de recueil de données, a joué un rôle direct dans la gestion de la pandémie et la prise de décision : « les patients ont réalisé l’importance de recueillir et d’analyser les données de santé pour guider la décision publique », souligne Laure Millet.

Du côté de la Fondation Jean Jaurès, Sébastien Podevyn-Menant abonde dans le même sens en évoquant 4 perspectives positives offertes par l’e-santé :

  • Faciliter l’accessibilité des soins dans les territoires peu dotés : « l’e-santé peut constituer un outil efficace pour palier certaines conséquences de la désertification médicale. »
  • Accélérer les pratiques de prévention: « la santé mobile peut s’avérer être un formidable transformateur de nos pratiques pour permettre une réelle logique de prévention, le perfectionnement de nombreux produits et la multiplication d’applications dédiées montrent des perspectives très encourageantes dans le domaine. »
  • Aider à l’adaptation de la société au vieillissement: « les séniors peuvent voir en l’e-santé un soutien actif dans leur rapport au vieillissement. Le programme ICOPE (soins intégrés pour la personne âgée) de l’OMS et l’e-santé devraient, par exemple, avancer de pair dans les prochaines années. »
  • Mieux accompagner les patients atteints de maladie chronique : « avec l’e-santé, l’accompagnement des malades pourrait être augmenté et la qualité de leur existence s’en trouver fortement améliorée. »

Quels points de vigilance ?

Evidemment, toute avancée technologique faisant œuvre utile ne va pas sans créer de nouveaux risques. C’est sur ce point que les tribunes de nos deux experts diffèrent quelque peu, chacun adoptant une approche différente.

Côté Montaigne, Laure Millet se cantonne en matière de risques à la question de la fracture numérique : « pour 47% de la population française, le développement des outils numériques risque d’éloigner les usagers du système de santé plutôt que de les en rapprocher. » Consciente de cet enjeu, elle convient d’un nécessaire « accompagnement des citoyens dans la compréhension et l’usage de ces nouveaux outils », notamment en consolidant « une culture de la confiance pour éviter les peurs et favoriser l’appropriation de l’e-santé par un public large, pas uniquement jeune et connecté. »

Pour ce faire, elle préconise « la diffusion et la communication régulière autour de cas d’usages démontrant aux professionnels de santé comme aux patients l’intérêt de l’e-santé et du partage de données. » Par ailleurs, la formation des professionnels de santé au numérique doit aussi constituer « un objectif pour le prochain gouvernement. »

Côté Jean Jaurès, Sébastien Podevyn-Menant exprime une vigilance plus forte sur différents enjeux, ne cachant pas que ceux-ci sont susceptible de « tempérer notre optimisme. » Outre la lutte contre la fracture numérique, a ainsi identifié des points de vigilance supplémentaires :

  • le coût de l’offre en e-santé, « particulièrement en ce qui concerne la santé mobile. Une réflexion sur l’offre socle pouvant être supportée par la solidarité nationale, basée sur les perspectives d’économies générées par le recours à l’e-santé, pourrait s’avérer utile pour fixer un cadre. »
  • enfin inévitablement, la sécurisation des données : « la maîtrise des données est devenue un enjeu stratégique pour les entreprises comme pour les Etats, d’autant plus dans une période d’extrême tension comme celle que nous connaissons actuellement. L’e-santé ne pourra se déployer pleinement qu’avec une sécurisation complète des données. »

Ces enjeux renvoient ainsi à de nombreuses problématiques cruciales au sein du paysage assurantiel :

Au final, malgré une différence d’approche sur les divers enjeux posés par l’e-santé, nos deux experts conviennent que cette transformation constitue un levier pertinent d’amélioration du parcours de soins. Si pour Laure Millet, « le numérique en santé est une opportunité unique de moderniser notre système de santé », Sébastien Podevyn-Menant convient également que « le-santé peut s’avérer un outil propre à répondre à plusieurs besoins, au-delà de l’évolution des mentalités et des récentes avancées. »

 

Dans une vidéo, Cécile Monteil, médecin urgentiste et directrice médicale chez iLumens, nous parle de l’importance de sensibiliser et de former les jeunes à l’e-santé. Si l’offre de formations en France reste encore faible, d’autres moyens d’apprentissage existent…

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