Assurance: le prompt, nouvelle compétence de l’intermédiaire

Savoir interroger une intelligence artificielle devient-il une compétence professionnelle à part entière ? Yann Leconte pose la question pour les conseillers en gestion de patrimoine dans un article publié le 23 octobre sur le Village de la Justice.

Elle vaut pour tous les intermédiaires d’assurance : courtiers, agents généraux, mandataires. Tous délivrent un conseil personnalisé, et tous voient l’IA générative entrer dans leur quotidien.

Une bonne réponse commence par une bonne question

Ancien notaire et formateur en gestion de patrimoine chez Harvest Fidroit Academy, Yann Leconte part d’un constat simple. Une question vague, du type « quelle est la meilleure stratégie pour mon client ? », produit une réponse fluide, bien présentée, mais sans fondement. L’outil comble les trous de la question par des hypothèses implicites.

Le risque, selon lui, est de confondre une réponse bien formulée avec une réponse bien fondée. Il en tire une conviction : le prompt n’est pas une astuce technique. Il prolonge une compétence que le conseiller possède déjà, savoir analyser une situation et poser les bonnes questions.

D’où un paradoxe : plus l’outil est accessible à tous, plus la connaissance du métier devient décisive. Seul un professionnel sait quelles informations fournir, quelles hypothèses exclure et quels résultats vérifier. L’auteur propose aux cabinets un protocole en cinq temps : cadrer la demande, obtenir une analyse structurée, organiser la contradiction, vérifier les éléments déterminants, puis valider et tracer.

Courtiers, agents, CGP : le même enjeu

La question dépasse le conseil patrimonial. Pour un courtier de proximité ou un agent général, l’IA peut déjà comparer des conditions générales, résumer un dossier de sinistre, préparer un rendez-vous ou rédiger un courrier. Chaque usage pose la même exigence : décrire précisément le besoin pour obtenir une aide utile.

Le marché s’organise. En juin 2026, PLANETE CSCA a labellisé la plateforme Little John pour ses quelque 2 400 adhérents, dans le prolongement de son dispositif Vision IA. AG2R La Mondiale a équipé son réseau commercial de quatre agents d’IA pour préparer les rendez-vous, rédiger les comptes rendus et analyser les contrats. Crédit Agricole Assurances a développé un outil maison en appui du devoir de conseil.

Les clients avancent aussi. Selon Accenture, 82 % des assurés utilisent déjà l’IA générative, mais seuls 8 % lui confieraient entièrement la gestion de leurs assurances. Un client qui arrive avec une réponse obtenue sur ChatGPT attend un intermédiaire capable d’en discuter, et d’en montrer les limites.

Ce que le prompt ne transfère pas

Pour un intermédiaire d’assurance, l’IA s’inscrit dans un cadre déjà très réglementé. Quatre points méritent l’attention :

  • Le devoir de conseil reste personnel. La DDA impose de recueillir les exigences et les besoins du client et de proposer un contrat cohérent. Une analyse produite par l’IA ne décharge pas l’intermédiaire de sa responsabilité, comme le rappelle Yann Leconte pour les CGP.
  • Les hallucinations ont un coût. Une garantie, une exclusion ou un plafond inventés par l’outil, puis repris dans une recommandation, peuvent engager la responsabilité du professionnel.
  • Les données clients sont sensibles. Santé, situation familiale, patrimoine : le principe de minimisation du RGPD impose de ne transmettre que le nécessaire, anonymisé quand c’est possible, et de connaître les conditions de l’outil utilisé.
  • Les biais se glissent dans la question. Demander à l’IA de justifier un contrat déjà choisi ne revient pas à lui demander de le comparer à d’autres.

La traçabilité devient alors un sujet de conformité : pouvoir montrer, en cas de contrôle ou de litige, comment une recommandation a été construite.

Une compétence à former

Le règlement européen sur l’IA s’est saisi de la question. Son article 4, applicable depuis le 2 février 2025, vise la « maîtrise de l’IA » du personnel des organisations qui utilisent ces outils, y compris un cabinet de courtage qui recourt à un assistant conversationnel. Depuis le 27 juillet 2026, le texte a été assoupli : il demande de favoriser le développement de cette maîtrise, et non plus de la garantir. L’obligation reste une obligation de moyens, qui se prouve par des traces : formations, supports, charte d’usage.

Les intermédiaires disposent déjà d’un cadre pour l’absorber : les 15 heures de formation continue annuelle imposées par la DDA. Les organismes du secteur proposent des modules dédiés ; l’Ifpass, par exemple, inscrit les bonnes pratiques du prompt dans une formation d’une journée destinée aux courtiers et intermédiaires.

Reste un décalage, que ce site a déjà décrit comme une inconcordance des temps : les outils évoluent en quelques mois, quand l’organisation d’un cabinet, la formation et la gouvernance avancent en années.

La bonne question reste un métier

Le prompt ne fera pas d’un vendeur un conseiller. Il peut en revanche rendre visible la différence entre les deux. L’intermédiaire qui connaît son client, ses contrats et son marché saura cadrer la demande, repérer l’erreur et assumer la recommandation. Celui qui se contente de recopier une réponse bien tournée expose son client, et s’expose lui-même.

Comme le conclut Yann Leconte, la valeur du conseiller réside aussi dans sa capacité à mettre les réponses de l’outil à l’épreuve. Pour les intermédiaires d’assurance, cette exigence a un nom ancien : le devoir de conseil.

Sources

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