Et si l’innovation tenait moins aux budgets qu’aux femmes et aux hommes qui la portent ? Dans une tribune publiée par Courrier Cadres, Christian Defélix, professeur en gestion des ressources humaines et directeur de Grenoble IAE, rappelle que les entreprises peinent encore à reconnaître au capital humain son rôle dans l’innovation.
Une réflexion qui trouve un écho particulier dans un secteur de l’assurance en pleine transformation, et que L’Assurance en Mouvement porte à travers son dispositif des Talents de l’assurance.
L’essentiel
- Le constat : l’innovation reste trop souvent assimilée à la seule R&D technologique et aux moyens financiers qui lui sont consacrés
- Le frein : le durcissement du management, des contrôles et de la formalisation des processus au détriment de la confiance
- Trois leviers : mieux gérer les « travailleurs du savoir », écouter les idées de tous les salariés, aligner la politique RH sur la stratégie d’innovation
- Pour l’assurance : un secteur dont la valeur repose sur l’expertise et la relation, où le capital humain conditionne la capacité à se transformer
L’innovation, une affaire de personnes avant d’être une affaire de moyens
Pour ouvrir sa tribune, Christian Defélix convoque une déclaration de Steve Jobs au magazine Fortune en 1998 : « L’innovation n’a rien à voir avec les dollars que vous investissez en R&D. Quand Apple est apparu avec le Mac, IBM dépensait au moins 100 fois plus en R&D. Ce n’est pas une histoire d’argent. Il s’agit des gens que vous avez, comment vous les dirigez et à quel point vous êtes impliqué. »
La citation prend le contre-pied d’une représentation répandue, qui associe l’innovation à l’effort de recherche et aux budgets mobilisés. Elle rappelle surtout une évidence, souligne l’auteur : ce sont des salariés qui améliorent les produits, transforment la relation de service et font évoluer l’organisation interne pour mettre une offre nouvelle sur le marché.
Or, malgré « beaucoup de discours généreux », cette reconnaissance est loin d’être acquise. Christian Defélix pointe deux écueils. D’une part, la tendance à réduire l’innovation à sa seule dimension technologique, en oubliant le nécessaire maillage entre recherche, marketing et production. D’autre part, le durcissement observé depuis une dizaine d’années dans de nombreuses organisations : management plus serré, contrôles renforcés, formalisation excessive des processus, au détriment d’une « confiance minimale dans les collaborateurs, essentielle à toute fabrique de l’innovation ».
Trois voies pour faire du capital humain un moteur d’innovation
Première voie : mieux gérer les « travailleurs du savoir ». Personnels de R&D au sens strict ou, plus largement, experts dont la valeur tient à leurs connaissances, ces populations appellent une attention particulière. Au recrutement, il s’agit de repérer non seulement l’expertise technique, mais aussi la capacité à collaborer. Leur valorisation passe par l’autonomie et la reconnaissance, et leur carrière peut s’appuyer sur des filières dédiées, voire des communautés d’experts. Une voie « bien connue, mais délicate à pratiquer », note l’auteur, dans laquelle les grandes entreprises ont investi ces dix dernières années.
Deuxième voie : reconnaître que l’innovation peut venir de chacun. Moins classique mais de plus en plus prise au sérieux, cette approche considère que tous les salariés, quelle que soit leur fonction, sont des sources potentielles d’innovation, à condition de ne pas brider leur créativité et d’écouter leurs idées, même lorsqu’elles sortent du cadre. Christian Defélix cite le cas d’une entreprise de taille intermédiaire spécialisée dans les systèmes d’assemblage, dont l’ouverture vers de nouveaux marchés est venue d’un stagiaire. Celui-ci avait proposé d’appliquer le savoir-faire de l’entreprise aux problèmes de fixation rencontrés par un cultivateur de sa famille. Cette dynamique suppose un changement de regard, une écoute de la hiérarchie et des espaces d’expérimentation.
Troisième voie : aligner la politique RH sur la stratégie d’innovation. Pour les entreprises réellement engagées dans l’innovation, il s’agit de mettre l’ensemble de la politique RH au service de cette ambition. Un « défi de fond » pour une fonction RH plus souvent attendue dans un rôle de « maintien de l’ordre » que dans celui de « catalyseur de créativité ». Selon l’auteur, les PME seraient les mieux placées pour expérimenter cette posture, grâce à la proximité entre direction, encadrement et opérationnels, à condition que le dirigeant en soit convaincu. Il évoque à ce titre les « entreprises libérées », où contrôle réduit et organisations plates s’accompagnent d’une forte responsabilisation des collaborateurs face au client.
Une grille de lecture pertinente pour l’assurance
Transposée au secteur de l’assurance, l’analyse résonne fortement. L’innovation y est rarement affaire de laboratoire : elle se joue dans la conception d’une garantie, dans la gestion d’un sinistre, dans l’accompagnement d’un assuré ou dans la refonte d’un parcours client. Elle repose sur des expertises variées (actuariat, juridique, conformité, data, distribution, relation client) qui correspondent largement à la figure des « travailleurs du savoir » décrite par Christian Defélix.
Le secteur est par ailleurs soumis à un cadre réglementaire et prudentiel exigeant, qui pousse naturellement à la formalisation des processus et au contrôle. L’enjeu soulevé par la tribune, préserver la confiance et l’espace d’initiative malgré cette formalisation, y prend donc une acuité particulière. Il en va de même à l’heure de l’intelligence artificielle : les débats récents entre professionnels de l’intermédiation, comme lors de la 10e Rencontre annuelle de la FNACAM à Casablanca, ont rappelé que la technologie ne remplace ni le conseil ni la confiance, et que la valeur se déplace vers les compétences humaines.
Les Talents de l’assurance : rendre visible le capital humain du secteur
C’est précisément cette conviction qui fonde le dispositif des Talents de l’assurance, porté par L’Assurance en Mouvement. Comme le rappelait notre article de janvier dernier, « Talents de l’assurance, votre capital humain d’abord », « le capital humain est un véritable levier de différenciation et de performances » pour les acteurs de l’assurance. Le dispositif s’attache aussi à mettre en lumière des parcours encore peu reconnus, comme ceux des personnes neuroatypiques ou en reconversion.
L’édition 2026 a distingué 50 lauréats, 27 femmes et 23 hommes, autour d’un fil rouge directement lié à l’innovation : « Et si le vrai risque, aujourd’hui, était de ne plus oser ? ». Raccourcir les circuits de décision, inclure des profils différents : les pistes évoquées alors rejoignent les trois voies décrites par Christian Defélix.
Le palmarès par catégories illustre la deuxième voie de la tribune, celle d’une innovation qui peut venir de toutes les fonctions. Les onze catégories couvrent l’ensemble des métiers de l’assurance, du juridique et de la conformité aux risques et à la finance, de la RSE aux systèmes d’information, de la distribution à la relation client, jusqu’aux RH et aux directions générales. Une catégorie est spécifiquement dédiée à l’innovation, à la prospective et à la R&D, et une autre aux jeunes de moins de 30 ans, dont les idées sont souvent celles qui « sortent du cadre pré-établi ».
En distinguant chaque année des collaborateurs issus de compagnies, de mutuelles, de cabinets de courtage, d’organisations professionnelles et d’insurtechs, les Talents de l’assurance (organisé par Vovoxx Média) participent à cette reconnaissance que Christian Defélix juge encore insuffisante : faire du capital humain non plus un sujet de discours, mais le premier moteur de la transformation du secteur.
Sources
- Courrier Cadres, « Le capital humain, ce moteur sous-estimé de l’innovation », tribune de Christian Defélix, directeur de Grenoble IAE.
- L’Assurance en Mouvement, « Talents de l’assurance, votre capital humain d’abord », 23 janvier 2026.
- L’Assurance en Mouvement, « 27 femmes et 23 hommes au palmarès Talents de l’assurance 2026 », 12 mars 2026.
- L’Assurance en Mouvement, « Les Talents de l’Assurance 2026, le palmarès par catégories », 12 mars 2026.
- Le360, « Assurance au Maroc : l’IA pousse les intermédiaires à se réinventer », 9 octobre 2026.

