Résilience : un mot fondamental, mais un mot « valise »…

Il y a des mots qui s’usent à force de servir pour tout. « Résilience » en fait partie. Mais l’assurance est un des endroits où ce mot veut dire vraiment quelque chose.

Billet d’humeur de Jean-Luc Gambey

Le 13 octobre, c’était la Journée nationale de la résilience. Dans ma boîte mail, les communiqués se sont succédé : baromètre, campus, panorama, fonds d’investissement. Tous parlaient de résilience. Et j’avoue qu’àu vingtième communiqué de presse, j’ai eu envie de fermer l’ordinateur.

J’aime ce que veut dire « résilience », j’aime moins quand un mot devient parfois un mot « valise » et finit par ne plus rien dire.

Le mot résilience a une origine respectable. En physique des matériaux, la résilience mesure la capacité d’un métal à absorber un choc sans se rompre. On frappe une éprouvette avec un mouton-pendule et l’on regarde ce qu’il en reste. C’était précis, chiffré, sans état d’âme.

Puis Boris Cyrulnik l’a fait entrer en psychologie, et le mot a quitté l’atelier pour le salon. Il désignait alors une chose grave : la capacité de certains êtres à se reconstruire après un traumatisme. Jusque-là, rien à redire.

C’est ensuite que les choses se sont gâtées. Le management s’en est emparé, puis la stratégie d’entreprise et le développement personnel. La publicité a fini par s’en servir aussi. Aujourd’hui, une équipe commerciale qui rate ses objectifs est « résiliente » si elle ne démissionne pas en bloc. Un salarié qui « encaisse » une réorganisation de plus fait preuve de résilience. Le mot est devenu une médaille qu’on accroche à ceux qui n’ont pas eu le choix. Et c’est là que mon agacement commence.

À force d’être employé partout, le mot a pris, pour moi, une connotation suspecte. Il sert parfois à demander aux gens d’encaisser plutôt qu’à s’attaquer à ce qui les touche, ce qui les frappe. Dire à des sinistrés qu’ils doivent être « résilients », c’est aussi leur renvoyer la responsabilité. La rivière a débordé, la maison est à refaire, mais l’essentiel serait la capacité à rebondir.

Il me faut maintenant plaider la défense, car je dois reconnaître une chose : dans l’assurance, le mot garde un sens précis et mesurable.

Quand le Sénat examine un texte qui permettrait d’indemniser une catastrophe naturelle au-delà de la valeur du bien, pour financer une réparation « résiliente » plutôt qu’une reconstruction à l’identique, il ne parle pas d’état d’esprit. Il parle de prises électriques remontées à un mètre, d’un carrelage à la place de la moquette, d’un batardeau devant la porte. Quand la Caisse centrale de réassurance investit dans des entreprises qui modélisent le risque ou construisent des systèmes d’alerte, elle attend un résultat qui se mesure : une baisse de la sinistralité. Quand Assurance Prévention constate que seuls 20 % des Français ont un kit d’urgence, elle ne leur demande pas d’être forts. Elle leur demande de remplir un sac avec de l’eau, une lampe et une radio.

L’assurance, en somme, a rendu le mot à son sens premier : il ne s’agit pas de « féliciter » ceux qui « encaissent », il s’agit de faire en sorte qu’ils « encaissent » moins.

Alors je propose un compromis. Gardons « résilience » pour ce qui se compte : des euros de dommages évités, des jours d’activité préservés, des maisons qui sèchent en une semaine au lieu de six mois. Pour le reste, la langue française ne manque pas de ressources. On peut parler de prévention, de préparation, d’anticipation, de réduction de la vulnérabilité, ou tout simplement de courage, quand c’est de courage qu’il s’agit. Le mot y gagnera. Et nous aussi.

Sur le sujet de la résilience : Journée de la résilience, l’assurance mise sur la prévention

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