Home Distribution Les investissements financiers en temps de crise économique

Les investissements financiers en temps de crise économique

Quatre professionnels de la gestion d’actifs donnent leurs pronostics pour les mois à venir tout en se projetant sur un temps long au regard des changements perceptibles liés à la crise que nous traversons. Bertrand Jounin, Apicil Asset Management • Mathieu Breton, BRED Banque Privée • Emmanuel Angelier, la Financière d’Orion et Nathalie Benatia, BNP Paribas Asset Management.

Quelles sont vos perspectives sur les marchés pour les prochains mois compte tenu de la situation économique actuelle ? Cette crise économique, d’une ampleur inédite, remet-elle en cause certains fondamentaux en matière de gestion d’actifs ou de création de valeurs ?

 

BERTRAND JOUNIN

Après leur reprise en flèche, les actions sont maintenant assez chères. Nous pensons donc que de mauvaises nouvelles sont probables et pourraient causer des baisses significatives. Il faut donc rester prudent sur les marchés actions et profiter de baisses éventuelles, notamment à l’approche des échéances politiques à venir telles que l’élection américaine ou encore la mise en œuvre du Brexit, pour renforcer les positions. La bonne stratégie,
à notre avis, sera de profiter de la volatilité des marchés en procédant à des allers-retours tactiques.

De leur côté, les rendements des obligations devraient rester faibles, voire négatifs. Les baisses enregistrées sur les marchés actions seront également l’occasion de saisir quelques opportunités sur le crédit, en particulier sur les échéances courtes et moyennes. Dans ce contexte, nous venons de créer un fond spécifique à échéance dénommé Stratégie Haut Rendement 2025.

MATHIEU BRETON


Nous ne pouvons pas ignorer l’ampleur de cette crise et, au-delà des fondamentaux économiques, ce sont surtout nos repères qui ont été bouleversés. Les changements que nous devons appréhender sont essentiels pour nous améliorer et nous adapter au monde de demain.
Les États, les entreprises et les investisseurs doivent se réinventer en prenant en compte cette nouvelle donne.

Les deux clés essentielles et invariables sont la diversification et l’horizon de placement. La diversification entre les différents actifs disponibles permet d’amortir les chocs mais surtout de saisir les opportunités actuelles qui profiteront dans les années à venir. Le temps permet d’absorber les aléas de marchés et de profiter de cette création de valeur qui se fait sur le long terme. Enfin, il est nécessaire de mettre systématiquement en perspective les différents contenants comme assurance-vie, PEA et comptes titres ainsi que leurs vertus complémentaires, avec les multiples possibilités d’investissements qu’ils offrent et qui s’enrichissent chaque année un peu plus.

EMMANUEL ANGELIER

Le Philosophe Jean Baudrillard écrivait « Mon diagnostic est agnostique ». Voilà la situation : se fier à quels clochers ?

La crise, qui n’est techniquement qu’une simple extinction quasi générale et immédiate de la demande, met en exergue toute la fragilité du modèle de croissance, son interdépendance mondialisée.

Face à cette incertitude économique et sanitaire, la vérité se trouve simplement dans le bon sens, la transparence et une certaine agilité. Le bon sens nécessite de redescendre dans sa pyramide de Maslow et trouver des gestions claires recouvrant les besoins structurels vitaux : se nourrir, se loger, se déplacer, communiquer, se protéger et se soigner.

La transparence requiert l’acceptation de la gestion du risque et du temps. La gestion sur la dette et les taux ne permettra pas un rétablissement significatif des avoirs des clients. Seuls les valeurs mobilières et l’immobilier le permettent avec un besoin de long terme crucial. L’agilité doit permettre de saisir des opportunités furtives, des anomalies de valorisation pour les actions ou des débuts de cycle de rebond par des actifs anormalement baissés par le prix de la peur et du confinement, majoritairement l’immobilier.

Les analyses globales et leurs gérants nous inféodent trop à leur vision et les mêmes prédictions d’aujourd’hui peuvent se transformer en autopsies de demain. Enfin je note que toutes les Institutions, un peu sensées, font rentrer l’environnemental et le social avec un gros chausse pied « GREEN » dans notre quotidien. Ce n’est plus du marketing vert, probablement pas un parfait parangon de vertu non plus, mais un entre deux responsables dirons-nous.

NATHALIE BENATIA


La crise est exceptionnelle à plus d’un titre. Par son ampleur bien sûr avec la violente baisse de l’activité depuis mars et la perspective d’une contraction du PIB mondial de l’ordre de 5 % cette année et d’un lent retour au niveau d’activité qui prévalait fin 2019. C’est surtout par sa nature que cette crise est atypique puisque c’est un élément exogène à la sphère économique et financière qui est à l’origine de ce choc d’offre et de demande. Alors qu’il était facile d’anticiper une violente baisse de l’activité suivie d’un rebond après la levée des mesures de confinement, il va être plus délicat d’imaginer la suite.

Les effets majeurs de rattrapage de la consommation ont déjà été vus. Désormais, les comportements des agents économiques en matière d’investissement, d’épargne et de consommation seront cruciaux. Le rythme et l’ampleur de la hausse du chômage auront un effet sur la confiance des ménages.

La situation sanitaire n’est pas stabilisée et seule la mise au point d’un vaccin ou d’un traitement constituerait un changement radical pour les actifs risqués.

Ces risques ne doivent pas faire oublier les politiques économiques exceptionnelles mises en place. Les mesures budgétaires, comme le plan Next Generation EU, destinées à financer les aides d’urgence et les dépenses structurelles, vont prendre de plus en plus d’importance. L’action des banques centrales a assuré le fonctionnement des marchés financiers au printemps et facilité la distribution de crédit au secteur privé. Leur attitude en cette fin d’été montre qu’elles vont maintenir les politiques monétaires très accommodantes dont l’un des effets est d’assurer des taux réels négatifs. Il s’agit d’un important soutien pour les actions et nous restons constructifs à moyen terme, notre scénario central prévoyant un rebond rapide de l’activité au 3e trimestre avant une progression plus graduelle en 2021. D’éventuelles corrections techniques de court terme nous conduiraient à renforcer notre exposition aux actions. Comme tout un chacun, les gérants d’actifs doivent apprendre à « vivre avec le virus », en intégrant notamment à leurs processus décisionnels des outils de suivi de l’épidémie mais sans rester paralysés par les incertitudes ni abandonner les indicateurs traditionnels.

Dans une approche de long terme, certaines zones, secteurs et valeurs sont-elles à privilégier pour le « monde de demain » ?

BERTRAND JOUNIN


Au niveau des secteurs, celui du « Technologique » est le grand gagnant de cette crise de la Covid. La mise en place du télétravail par la plupart des sociétés a accéléré l’utilisation des outils numériques dans notre mode de fonctionnement comme en témoigne la performance du Nasdaq qui progresse de près de +30 % depuis le début de l’année.

Le secteur de la Santé offrira également de belles opportunités, la course au vaccin et de grands programmes d’investissement ayant été lancés ces derniers mois.

En termes géographiques, l’Europe reste bien en retrait des Etats Unis d’un point de vue boursier. Cependant, l’Union Européenne vient cet été de signer l’une des plus grandes avancées de ces 10 dernières années en acceptant une mutualisation de la dette. Nous pensons que le renforcement du projet européen pourrait donc « débloquer » d’autres projets de grande ampleur.

MATHIEU BRETON

Les secteurs qui ont opéré de grands changements dans leur business model, en intégrant les nouveaux modes de vie et usages, profitent pleinement de cette crise.
Pour autant, il ne faut pas écarter les autres secteurs comme l’industrie, la consommation et bien d’autres qui ont les reins solides mais aussi les moyens de se réinventer et de s’adapter très vite. Pour ce faire, nous restons convaincus que l’analyse approfondie et le suivi des investissements que nous réalisons sont essentiels, en prenant en compte les critères financiers et extra financiers permettant d’avoir une vision de l’entreprise à 360°.

EMMANUEL ANGELIER

Le monde d’après a besoin de certitude et de bons sens avant tout. Tous les paradigmes ont explosé au cours des six derniers mois et les questions innombrables se traitent par supposition ou supputation. Personne n’a envie d’un « songe de nuit d’été » pour guider ces choix. Aussi, je recommande de couvrir par des gestions thématiques l’entièreté des besoins certains, d’encapsuler le risque par des produits structurés clairs et efficaces, de répondre au besoin prégnant de conseil pour les retraites et d’identifier de l’immobilier qui correspond à un besoin certain.

NATHALIE BENATIA

Réfléchir au monde de demain du point de vue des marchés est précisément une façon d’éviter cette paralysie. Notre scénario de reprise justifie, notamment, une surexposition aux matières premières. À plus long terme, la pandémie a accéléré beaucoup de tendances qui étaient déjà à l’œuvre et qui nous avaient conduits à raisonner sur des thématiques d’investissement. Plutôt que d’éliminer un secteur sur des considérations de cycle économique ou de valorisation, il faut déceler dans chaque activité les entreprises qui parviendront à s’imposer demain. Dans cet environnement où beaucoup de lignes sont bousculées et où la mondialisation pourrait refluer, les petites capitalisations nous paraissent présenter de l’intérêt. L’envolée spectaculaire des valeurs technologiques depuis leur point bas de mars reflète des évolutions profondes dans des secteurs très variés comme la consommation, la santé ou les divertissements qui devrait se révéler favorables pour les marchés émergents. Non seulement, ces tendances y sont particulièrement marquées, mais encore, les indices actions de référence dans ces zones sont fortement pondérés en valeurs technologiques. Le secteur de la santé devrait profiter des importants moyens mis en œuvre dans la recherche contre la pandémie. Dans ce domaine aussi, les modèles économiques de rupture devraient s’imposer en permettant des avancées décisives et des changements de comportement, telle la télémédecine par exemple.

Certains types de fonds et de solutions de gestion pourront-elles se développer de la part des gestionnaires d’actifs en direction des cabinets de conseil en gestion de patrimoine ? Produits structurés, private equity – FCPR, FCPI, Fonds de proximité -, ISR/ESG ?

BERTRAND JOUNIN

Nous estimons que les épargnants vont continuer à privilégier la sécurité pour leurs investissements. C’est pourquoi les fonds obligataires restent encore bien placés dans cet environnement. De même, les fonds dits profilés, s’ils font l’objet d’une réelle gestion, comme par exemple nos fonds Stratégie Monde, Stratégie Monde Equilibre et Stratégie Monde Défensif. Ces derniers réunissent simplicité et performance.

Les placements tels que les Fonds communs de placement dans l’innovation – FCPI et les Fonds d’investissement de proximité – FIP – peuvent à nouveau intéresser les épargnants si le gouvernement confirme son intention de rendre la fiscalité plus attractive.

MATHIEU BRETON


Cette crise sanitaire va nécessairement accélérer cette tendance déjà engagée depuis plusieurs années sur l’Investissement Socialement Responsable (ISR) et la prise en compte des critères environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG) dans le choix de ces investissements. Les clients privés ont de plus en plus besoin de comprendre et de donner un sens à leurs investissements et l’accroissement des encours sur l’ISR le prouve. Au côté de Promepar AM, société de gestion de la BRED, nous avons à cœur d’accroitre ces encours avec une équipe et une offre dédiées sur cette thématique avec des mandats ISR en comptes titres et PEA et un fonds Bred Sélection ISR. Le private equity prend également une place de plus en plus importante. En France, l’investissement des personnes physiques en private equity est passé de 378 M€ à 2 323 M€ d’après France Invest, hors fonds avec réduction d’impôts qui eux, sont passés de 871 M€ à 300 M€, soit une croissance moyenne annuelle de 25 %. Les fonds qui collectent ces montants, d’ordinaire faits pour des institutionnels, sont difficiles d’accès.
Néanmoins, une démocratisation est en marche et des offres facilitant l’accès et la diversification commencent à émerger en direct ou via l’assurance vie. Notre filiale ADAXTRA Capital y contribue d’ores et déjà.

EMMANUEL ANGELIER

L’ensemble du paysage de la gestion doit muter au risque de se voir obsolète rapidement. Les besoins ressortent simplement. D’abord fournir un répliquant unité de comptes pour le Fonds Euros qui doit s’arrêter, car il empêche l’investisseur de progresser sur sa compréhension financière et entrave ses choix finaux. Ensuite, accentuer la part des produits structurés dans la gestion car leur cadre rentre dans un périmètre et est contractuel.
Par ailleurs il convient de développer les investissements « verts » qui peuvent être mesurés et contrôlés par tous. La « décarbonisation » de la planète devient le plus simple indicateur de gestion, selon moi. Enfin, le private equity, collé à l’investissement direct dans les entreprises doit se généraliser dans l’Assurance Vie.

 

NATHALIE BENATIA

Notre conviction est forgée depuis longtemps. Quel que soit le domaine considéré, l’approche Environnement, Social, Gouvernance – ESG – va retenir de plus en plus l’attention des investisseurs parce qu’elle répond aux préoccupations du moment et à celles de demain.
La faiblesse des rendements obligataires justifie d’explorer des pistes vers des classes d’actifs moins traditionnelles.

L’immobilier, est une composante essentielle du patrimoine et de l’offre des CGP. Quelle est votre vision du secteur aussi bien résidentiel que professionnel, mais aussi des supports (OPCI, SCPI…) ?

BERTRAND JOUNIN


Les Sociétés civiles de placement immobilier – SCPI – sont toujours recherchées par les investisseurs. Pourtant, les foncières cotées ont souffert en début d’année et présentent maintenant des décotes élevées. L’arbitrage peut être tentant pour des épargnants à long terme qui accepteraient une volatilité plus élevée. L’épargnant doit aussi garder en tête que les Organismes de Placement Collectif en Immobilier – OPCI et les Sociétés civiles immobilières -SCI -, supports uniquement disponibles dans les contrats d’assurance vie, offrent une meilleure liquidité en cas de retournement du marché.

L’immobilier de commerce souffre inévitablement de la situation actuelle. Il n’est pas à recommander à court terme, de même que l’immobilier de bureau excentré. En revanche, il nous apparaît judicieux de privilégier les bureaux centraux des grandes métropoles, l’immobilier résidentiel et, pour les investisseurs plus audacieux, les entrepôts. À ce dernier niveau, notre préférence va aux entrepôts les plus grands, qui sont notamment utilisés par les plateformes de commerce en ligne. Reste l’hôtellerie, mais la visibilité est encore trop faible pour revenir
sur ce segment de marché.

MATHIEU BRETON


Le recentrage des orientations des Français vers des besoins essentiels, révélés par la crise sanitaire, semble naturellement les amener à considérer l’immobilier comme un investissement primordial, plus absolu encore
qu’il ne l’était traditionnellement. Les CGP devront prendre en considération ces nouvelles orientations. Le label ISR est également un nouvel élément fondamental pour les SCPI et les OPCI. Les SCPI Immobilier d’entreprises et fiscales ont collecté 2,56 milliards € au premier trimestre 2020, en progression de 24 %
par rapport au premier trimestre 2019. Si leur performance a très légèrement régressé, la rentabilité moyenne  de la pierre-papier continue de séduire les épargnants. Les OPCI Grand Public rencontrent également un certain succès. Majoritairement distribués par le biais des contrats d’assurance-vie, ils ont collecté un total de 1,28 milliards €, en progression de 130 % par rapport au premier trimestre 2019.

EMMANUEL ANGELIER


L’immobilier résidentiel doit être aidé fiscalement par l’État car il génère beaucoup d’emplois et l’adage populaire « quand l’immobilier va… » reste un bon pouls. Le zonage prospectif et la mixité sociale nécessite une intransigeance de l’État contre les égarements fiscaux du passé ainsi que les îlots sociaux de quelque nature que ce soit.

Un label ESG spécifique immobilier devrait être le préambule à toute incitation fiscale d’investissement. Quant à la « Pierre-papier », elle se révèle aujourd’hui une classe d’actifs complète et spécifique.

Les turbulences de valeur liquidative vont arriver et la qualité intrinsèque de gestion verra le jour, bien plus profondément que les rendements faciaux immédiats. Nous serons donc extrêmement sélectifs dans ce domaine.

*Publication de contributions réalisées pour l’ouvrage diffusé en Octobre 2020 « Dessine-moi la gestion de patrimoine », produit par Vovoxx, Plateforme collaborative de production et de diffusion de contenus : Assurance, Banque, Epargne, Prévoyance.

Laissez un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.