France Biotech veut faire pour l’innovation en santé ce que l’État a fait pour la défense : mobiliser l’épargne des particuliers. Au cœur du dispositif proposé, des unités de compte dédiées dans l’assurance vie et le PER.
Les assureurs sont donc directement concernés. L’idée est juste sur le fond. Elle reste, en l’état, très insuffisante sur la forme.
L’essentiel
- La proposition : des unités de compte « Innovation en santé » dans l’assurance vie et le PER, et un label pour les fonds non cotés du secteur.
- Le constat : +70 % de levées de fonds au 1er semestre 2026 (plus de 700 M€), mais la moitié captée par cinq opérations ; 60 % des entreprises ont six mois de trésorerie ou moins.
- Le blocage : aucune introduction en Bourse de biotech française depuis plusieurs années, et un accès au crédit bancaire qui se dégrade (71 % des entreprises en difficulté).
- L’enjeu pour les assureurs : distributeurs de ces supports, ils sont aussi payeurs des dépenses de santé et de prévoyance que l’innovation peut réduire.
- Notre avis : oui sur le principe, sous conditions
Ce que propose France Biotech
L’association, qui fédère les entreprises de biotechnologie, de technologies médicales et de santé numérique, a présenté vendredi son baromètre annuel sur la situation financière de la filière. Son président, Frédéric Girard, en a tiré une conclusion simple : comme pour la défense, il faudra mobiliser les particuliers, en mettant en avant à la fois l’utilité sociétale de ces investissements et leur rendement potentiel. Il compte sur les pouvoirs publics pour jouer un « rôle d’incitateur ».
Deux propositions concrètes sont sur la table :
- la création d’unités de compte « Innovation en santé », intégrables dans les contrats d’assurance vie et les plans d’épargne retraite ;
- un label, construit sur le modèle des labels de l’investissement responsable, réservé aux fonds de capital-risque et de capital-développement investis dans des sociétés non cotées de l’innovation en santé.
Le précédent invoqué est connu : il y a un an, Bpifrance a ouvert aux particuliers un fonds consacré à la défense, avec un objectif de collecte de 450 millions d’euros.
Le diagnostic : une filière à deux vitesses
Les chiffres du baromètre racontent une histoire paradoxale. En apparence, tout va mieux : les levées de fonds du secteur ont bondi de 70 % au premier semestre 2026 sur un an, et dépassent 700 millions d’euros. Mais cette moyenne masque une concentration extrême. Près de la moitié des montants a été captée par seulement cinq opérations, dont plus de 140 millions d’euros pour la seule biotech Bionyra. Pour le reste de la filière, la situation est tendue :
- 60 % des entreprises interrogées (120 sociétés, enquête menée de mi-juin à fin juillet) disposent de six mois de trésorerie ou moins ;
- 71 % peinent à obtenir des financements bancaires, contre 68 % en 2025 et 61 % en 2024 ;
- aucune biotech française ne s’est introduite en Bourse, ni à Paris ni aux États-Unis, depuis plusieurs années, relève EY.
Autrement dit : le haut du panier se finance, la base de la pyramide s’asphyxie, et la sortie naturelle des investisseurs, l’introduction en Bourse, est bloquée. C’est précisément ce trou dans la chaîne de financement que France Biotech voudrait combler avec l’épargne des ménages.
Sur le principe : oui, et les assureurs ont un intérêt propre à le dire
Il serait facile de balayer la proposition comme un énième appel d’une filière en mal de capitaux. Ce serait une erreur.
D’abord parce que l’enjeu est réel. L’innovation en santé française souffre d’un déficit de financement en phase de croissance, celui-là même qui pousse nos meilleures pépites à se vendre ou à partir aux États-Unis. Le diagnostic de France Biotech n’est pas contestable.
Ensuite, et c’est le point qui devrait retenir l’attention de nos lecteurs, parce que l’assurance n’est pas un simple canal de distribution dans cette affaire. Elle est aussi payeur. Les assureurs santé, les institutions de prévoyance, les mutuelles financent chaque année les soins, les arrêts de travail, l’invalidité. Une medtech qui améliore le dépistage, un dispositif de télésurveillance qui évite une réhospitalisation, une thérapie qui réduit un handicap : ce sont aussi des sinistres évités ou atténués. Orienter l’épargne vers ces entreprises, c’est en partie investir dans la soutenabilité de ses propres engagements. Rares sont les secteurs où la cohérence entre l’actif et le passif d’un assureur est aussi lisible.
Enfin, l’outil proposé n’a rien de révolutionnaire. Le non-coté a déjà fait son entrée dans l’assurance vie et le PER, notamment depuis la loi Industrie verte de 2023, qui a renforcé sa place dans les gestions pilotées. Les assureurs savent faire. La question n’est donc pas « faut-il le faire ? », mais « comment le faire bien ? ».
Sur la méthode : quatre conditions, sans lesquelles l’idée tournera court
1. Ne pas vendre de l’émotion à la place du risque. Le capital-risque en biotech est l’une des classes d’actifs les plus binaires qui soient : un essai clinique échoue, et la valeur s’effondre. Associer un argument sociétal (« soigner ») à une promesse de rendement est séduisant commercialement, mais c’est exactement le cocktail que le devoir de conseil est censé encadrer. Une UC « Innovation en santé » devra être proposée à des épargnants dont le profil, l’horizon et la capacité à subir des pertes le justifient. Pas comme un produit d’appel.
2. Traiter frontalement la question de la liquidité. On parle d’entreprises non cotées, dans un secteur où la sortie en Bourse est aujourd’hui fermée. Or l’assurance vie reste, dans l’esprit des Français, un placement disponible. Les véhicules existent pour gérer ce décalage, fonds evergreen, ELTIF dans leur version rénovée, poches de non-coté au sein de gestions pilotées diversifiées, mais ils doivent être privilégiés aux UC « pures » sur une thématique étroite. Une poche santé intégrée à une allocation large vaut mieux qu’un fonds thématique isolé.
3. Mettre les frais sur la table. Les autorités (ACPR et AMF) ont à plusieurs reprises pointé le niveau des frais sur les unités de compte, en particulier sur les supports complexes ou non cotés. Un fonds de capital-risque logé dans un contrat d’assurance vie empile les couches de frais. Si la rentabilité nette pour l’épargnant n’est pas défendable, l’opération sera perçue comme un transfert de risque des fonds vers les ménages, et c’est toute la confiance dans l’UC qui en pâtira.
4. Un label crédible. L’épargne française a connu une inflation de labels, dont certains ont perdu en crédibilité faute de critères exigeants et de contrôle. Un label « Innovation en santé » n’aura de valeur que s’il repose sur des critères vérifiables (part effective investie dans des entreprises françaises ou européennes de la santé, stade de développement, transparence sur les frais) et sur un audit indépendant. À défaut, il ne sera qu’un argument marketing de plus.
Le vrai levier n’est peut-être pas l’épargnant individuel
Reste une question que la proposition de France Biotech laisse dans l’ombre. Le précédent de la défense est parlant : un objectif de 450 millions d’euros, c’est significatif, mais c’est peu au regard des besoins d’une filière industrielle. La mobilisation de l’épargnant individuel a une forte valeur symbolique ; son impact financier direct reste limité.
Le levier de volume se trouve ailleurs : dans les actifs généraux des assureurs, et notamment dans les fonds en euros, qui représentent toujours l’essentiel des encours de l’assurance vie. Les assureurs français ont déjà montré, avec l’initiative Tibi, qu’ils pouvaient s’engager collectivement à investir dans le financement des entreprises technologiques. Un engagement de place spécifique sur la santé, porté par les assureurs eux-mêmes et adossé à leur expertise de gestion des risques, aurait sans doute plus d’effet qu’une collecte grand public, tout en épargnant aux ménages un risque qu’ils ne mesurent pas toujours.
France Biotech a raison de poser le sujet, et le secteur de l’assurance a raison de s’y intéresser : il en est à la fois le distributeur naturel et l’un des bénéficiaires indirects. Mais entre une bonne cause et un bon produit, il y a la distance du devoir de conseil, de la liquidité, des frais et de la transparence.
Flécher l’épargne vers la santé, oui. À condition que ce soit une stratégie d’allocation, et non un slogan.
Sources : dépêche AFP du 9 octobre 2026 ; baromètre France Biotech 2026 sur la situation financière de la filière.

