Il y a des apparitions télévisées qui méritent qu’on s’y arrête. Vendredi 20 juin, sur le plateau de C à vous, Thomas Buberl n’est pas venu parler de risques climatiques, ni du ratio combiné d’AXA. Le directeur général du numéro un mondial de l’assurance était l’invité de France 5 avec Étienne Gernelle, directeur du Point, pour un essai intitulé Il suffit de s’aimer – Le destin européen, aux éditions Flammarion, publié le 24 Juin prochain.
Et ce qu’il a dit ce soir-là mérite d’être entendu bien au-delà des cercles de l’assurance.
Un des diagnostics de Thomas Buberl : nous avons tout, sauf la confiance en nous
Face à Mohamed Bouhafsi, Thomas Buberl a livré un constat à la fois lucide et cinglant sur l’état d’esprit européen et français en particulier. « On regarde toujours les autres au lieu de nous regarder nous-mêmes. On se critique toujours, et on ne regarde pas nos forces. Il faut que l’on se focalise sur nos forces : on a les talents, on a l’argent mais on n’y arrive pas…. Il faut se dépêcher, on n’a pas beaucoup de temps, les autres bougent plus vite que nous. Si on ne se focalise pas sur nos forces, on va être de plus en plus en décalage. » (voir un extrait)
C’est une phrase qui aurait pu/dû être prononcée par un politique. Elle l’a été par le patron d’AXA. Et c’est précisément là que réside sa force : Buberl parle depuis l’intérieur du système économique mondial. Quand il dit que « les autres bougent plus vite », ce n’est pas une posture rhétorique, c’est un constat de praticien.
Un livre, une thèse : l’Europe comme pari raisonnable
Il suffit de s’aimer part d’un postulat presque provocateur : et si l’Europe était l’idée la plus excitante du monde ? Avant d’être un empilement d’institutions souvent perçu comme un « truc » technocratique, elle serait une histoire qui commence à peine. Pour nourrir la démonstration, Thomas Buberl et Étienne Gernelle ont rencontré plus d’une centaine de dirigeants politiques et économiques, intellectuels, scientifiques, entrepreneurs et artistes du monde entier.
La thèse centrale : à l’heure du réveil des puissances, c’est bien du destin européen que dépend notre avenir, l’Europe étant la seule « utopie raisonnable » de notre époque, à condition d’incarner un troisième modèle entre Chine et États-Unis, le plus désirable car le plus libre.
Le diagnostic de Thomas Buberl sur le plateau de C à vous en est le prolongement naturel. Les talents existent. Les capitaux existent. La technologie existe. Ce qui manque, c’est la capacité à se regarder en face avec bienveillance, à convertir nos atouts en confiance collective plutôt qu’en auto-flagellation permanente. C’est un problème de récit autant que de politique industrielle.
Pascal Demurger, l’assureur-militant qui compte
Ce n’est pas la première fois que le secteur de l’assurance produit un patron qui s’engage au delà de son périmètre professionnel. Pascal Demurger, directeur général de la MAIF depuis 2009, a tracé un sillon comparable et sur une durée encore plus longue. Il a fait de la recherche d’un impact positif une source majeure de performance, à rebours d’une grande partie du patronat. En 2019, il publiait déjà un premier ouvrage dont le titre résume l’ambition : L’entreprise du XXIe siècle sera politique ou ne sera plus.
Récemment dans son dernier ouvrage (cf l’article Pascal Demurger, l’assureur réinvente l’art de gouverner) transpose au champ politique les leçons tirées de quinze années à la tête de l’une des principales mutuelles françaises.
Depuis, les prises de parole publiques se sont multipliées. Sur RTL, Pascal Demurger a interpellé les grandes entreprises sur leur obligation de contribuer davantage à la solidarité nationale.
Pascal Demurger, lui aussi, regarde les forces plutôt que les défaillances. Il défend une vision où engagement et performance se renforcent mutuellement : une entreprise qui met en place un management plus horizontal favorise l’épanouissement des salariés, et en retour, leur motivation et leur engagement. Le diagnostic est différent de celui de Buberl, l’échelle aussi, mais le mouvement est le même : regarder ce qui fonctionne, et en faire un levier.
Deux figures, un même refus du défaitisme
Les deux dirigeants n’ont ni le même profil, ni la même sensibilité politique. De plus, le premier est à la tête d’un mastodonte mondial du CAC 40 ; le second dirige une mutuelle niortaise et est co-président du Mouvement Impact France qui réunit 30 000 entreprises engagées au plan écologique et social.
Ce qui les rapproche est pourtant frappant. Tous deux ont écrit des livres : geste rare dans un secteur qui préfère les communiqués de presse aux essais. Tous deux s’autorisent à interpeller le politique. Et tous deux refusent, chacun à leur manière, le récit du déclin. Quand Buberl dit « on a les talents, on a l’argent », il répond point par point à la complainte nationale. Ce n’est pas de l’optimisme de façade : c’est une injonction à cesser de gâcher ce qu’on possède déjà.
Un signal pour le secteur ?
La question mérite d’être posée directement : l’assurance française souffre-t-elle d’un déficit de visibilité publique ? Le secteur représente l’un des premiers investisseurs institutionnels du pays, emploie plusieurs centaines de milliers de personnes, absorbe les chocs climatiques, sanitaires et sociaux, et pourtant, ses dirigeants restent largement invisibles dans le débat public. Pascal Demurger lui-même le formule clairement : la présence dans le débat public, via des prises de parole dans les médias ou des rendez-vous avec des responsables politiques, fait partie de la responsabilité de l’entreprise.
L’apparition de Thomas Buberl sur C à vous, à quelques jours de la sortie de son livre le 24 juin, dit quelque chose sur l’époque et sur ce que certains dirigeants ont compris. « Si on ne se focalise pas sur nos forces, on va être de plus en plus en décalage. » C’est une phrase simple. Presque évidente. Et pourtant, dans la France de 2026, traversée par une campagne électorale pour l’élection présidentielle qui a déjà démarré et une forme de d’action politique focussée par le court-termisme, l’entendre dans la bouche du patron d’AXA, sur une grande chaîne de télévision, n’est pas anodin.


