Les directeurs financiers suisses n’avaient pas été aussi confiants depuis longtemps. Pourtant, ils recrutent peu, voient leurs budgets IA déraper et anticipent une contraction des postes juniors dans la fonction finance.
Une enquête Deloitte qui interroge directement les métiers techniques de l’assurance.
Une confiance retrouvée
La 52ᵉ enquête de Deloitte auprès des CFO en Suisse, menée en ligne du 2 au 25 septembre 2026 auprès de 120 directeurs financiers de tous secteurs, sociétés cotées et non cotées confondues, dessine un net retournement du moral.
| Indicateur | Résultat |
|---|---|
| Perspectives conjoncturelles suisses jugées positives à 12 mois | 61 % (8 % négatives) |
| Perspectives financières de leur propre entreprise jugées positives | 69 % (12 % négatives) |
| CFO anticipant une hausse du chiffre d’affaires | 73 % |
| CFO anticipant une hausse des marges | 52 % |
L’amélioration vaut aussi pour la Chine et les États-Unis. Seule l’Allemagne reste à la traîne : l’appréciation progresse légèrement depuis le printemps, mais ses difficultés structurelles demeurent.
Croissance oui, embauches non
Le paradoxe tient dans l’emploi. En Suisse, 27 % des CFO prévoient d’augmenter leurs effectifs, mais 30 % s’attendent à les réduire. Sur leurs implantations étrangères, la tendance s’inverse : 39 % tablent sur une hausse, 16 % seulement sur une baisse. L’investissement suit la même pente, plus dynamique hors des frontières.
Pour Michael Grampp, économiste en chef de Deloitte Suisse, ce décalage entre chiffre d’affaires en hausse et effectifs stables indique une croissance tirée par la productivité, l’automatisation et l’international plutôt que par la création d’emplois locale.
Côté risques, les CFO placent la géopolitique en tête, devant la crainte d’un ralentissement de la demande ou d’une récession. La réglementation et les décisions politiques arrivent au troisième rang, et la réglementation et la conformité sont citées comme le premier facteur de pression sur les marges. Un signal que les assureurs, familiers de l’empilement Solvabilité II, DDA, DORA ou AI Act, reconnaîtront sans peine.
IA : une adoption quasi générale, des coûts sous-estimés
L’intelligence artificielle est désormais la norme : seuls 8 % des CFO déclarent n’avoir ni déployé ni planifié d’application d’IA. Les dépenses prévues représentent en moyenne 0,9 % des dépenses totales des entreprises.
Mais la facture surprend. 40 % des répondants s’attendent à un dépassement du budget IA sur l’exercice en cours, et 69 % des entreprises ont mis en place ou prévoient sous douze mois des mesures de maîtrise de ces coûts. Le retour sur investissement reste majoritairement une promesse : 18 % disent en avoir déjà tiré un bénéfice financier, 61 % l’attendent d’ici un à trois ans.
Les postes juniors en première ligne
C’est le volet le plus préoccupant de l’enquête. Interrogés sur l’impact de l’IA dans la fonction finance à trois ans :
- 64 % des CFO anticipent une baisse du nombre de postes de début de carrière et juniors, contre 5 % une hausse ;
- pour les profils intermédiaires, les anticipations de baisse l’emportent aussi ;
- seuls les spécialistes expérimentés devraient voir leurs effectifs progresser selon une majorité de répondants.
Les tâches concernées sont précisément celles qui servaient de terrain d’apprentissage : préparation des données, analyses standard, reporting, documentation, recherches, processus récurrents. Leur automatisation améliore l’efficacité, mais fait disparaître le socle sur lequel se formaient les jeunes diplômés.
Alexandre Buga, associé et responsable Suisse romande chez Deloitte, résume l’enjeu : l’IA n’est pas seulement une question de technologie ou de coûts, « c’est aussi une question d’organisation ». Il plaide pour repenser les postes d’entrée avec des parcours d’apprentissage structurés, une implication plus précoce dans les décisions et un contrôle qualité clairement défini des usages de l’IA.
Et dans l’assurance ?
L’enquête ne porte pas spécifiquement sur le secteur, mais elle en décrit une réalité très concrète. Contrôle de gestion, reporting prudentiel, production des états réglementaires, gestion des sinistres simples, analyses actuarielles de premier niveau, souscription standardisée : une grande partie des fonctions où les assureurs, mutuelles et courtiers font traditionnellement entrer leurs jeunes recrues relève exactement des tâches que l’IA absorbe en premier.
La question n’est donc pas seulement celle des effectifs. Si les premiers échelons disparaissent, où se formeront les souscripteurs, actuaires, gestionnaires et directeurs financiers expérimentés dont tous les répondants disent avoir besoin demain ? On retrouve ici le décalage entre le rythme de la technologie et le temps long de l’entreprise : recruter, former, faire monter en compétences, réorganiser, ce que nous avons appelé dans ces colonnes l’inconcordance des temps.
Les résultats agrégés de l’enquête européenne des CFO, dont la Suisse fait partie, sont attendus à partir de novembre. Ils diront si ce diagnostic dépasse les frontières helvétiques.
Sources
- Deloitte Suisse, Les CFO suisses plus optimistes qu’ils ne l’ont été depuis longtemps – l’IA met sous pression les emplois en début de carrière, communiqué, Zurich, 29 octobre 2026
- Deloitte Suisse, Étude CFO Survey automne 2026 (PDF)

