Cet été, nous vous embarquons dans le Carnet de route de l’assurance engagée, le livre d’Enola Gambey : trente-huit histoires, trente-huit lieux, un tour de France de vies ordinaires bousculées par l’imprévu. Chaque récit s’ancre dans un dispositif engagé bien réel du secteur, et chaque personnage vous mène au suivant. Une histoire par semaine, pour redécouvrir l’assurance en partenaire de vie inattendu.
Rayan Belkacem, ajuste ses lunettes sur son nez pour la dixième fois de la matinée. Les branches glissent, encore. Depuis trois semaines, elles ne tiennent plus correctement, tordues après une intervention difficile dans un appartement exigu. Il faudrait qu’il les change, mais entre les gardes de 12 heures au SAMU de Toulon, les nuits blanches et les courses administratives qui s’accumulent, il n’a jamais le temps. Et puis, un opticien, c’est cher. Il repousse l’idée, comme d’habitude.
Ce matin de janvier, la base du SAMU bourdonne de l’agitation habituelle. Rayan, 29 ans, secouriste depuis six ans, termine son café dans la salle de repos quand Fabien, son collègue, le rejoint.
– T’as encore tes lunettes de travers, remarque Fabien en souriant. Un jour, tu vas les perdre en pleine intervention.
– Je sais, je sais. Je les changerai.
– Ouais. Jamais.
Rayan sourit. Fabien n’a pas tort. Depuis qu’il est devenu secouriste, il a l’impression de vivre dans un état d’urgence permanent, sans jamais prendre du temps pour lui.
Deux jours plus tard, Rayan prend le train pour Oyonnax, dans l’Ain. Une formation nationale sur les nouvelles procédures de secours, organisée dans cette ville du Haut-Bugey. Il n’y est jamais allé, il ne connaît que de nom, vaguement, à cause des lunettes justement. La capitale française de la lunetterie.
Le trajet dure une bonne partie de la journée. Rayan regarde défiler les paysages. Le changement est brutal après les côtes méditerranéennes.
La formation se déroule dans un centre moderne près de la zone industrielle. Deux jours intenses, techniques, où Rayan apprend de nouveaux gestes, de nouvelles procédures. Le premier soir, alors que la plupart des participants rentrent à leur hôtel, il décide de flâner dans le centre-ville. Les rues sont calmes, presque désertes en cette saison.
Et puis, presque par hasard, il pousse la porte d’une petite boutique. L’opticienne, une femme d’une cinquantaine d’années aux cheveux gris coupés courts, lève les yeux de son établi où elle ajuste une monture.
– Bonsoir. Je peux vous aider ?
Rayan hésite. Il ne sait pas trop pourquoi il est entré.
– Mes lunettes… elles sont un peu abîmées. Je me disais que, tant que j’étais à Oyonnax…
Elle sourit, tend la main pour examiner les montures.
– Elles ont vécu, dites-moi.
Elle se dirige vers une étagère, revient avec plusieurs paires qu’elle dispose délicatement sur le comptoir. Rayan les observe, surpris. Elles sont élégantes, légères, et surtout, elles ne ressemblent pas aux montures classiques qu’il a l’habitude de voir.
– Celles-ci sont fabriquées ici, dit l’opticienne. À deux rues d’ici, en fait. C’est une matière végétale, très légère. Les gens qui les portent toute la journée ne reviennent jamais aux anciennes.
Rayan prend une paire, la fait tourner entre ses doigts. Elle est incroyablement légère. Il la pose sur son nez. Elles tiennent parfaitement, ne glissent pas, ne pincent pas.
L’opticienne retourne la monture, lui montre une petite inscription gravée à l’intérieur.
– Tout est fait ici. L’idée c’est de garder le savoir-faire local. Et au passage, c’est pas du plastique venant de l’autre bout du monde, ajoute-t-elle avec un demi-sourire.
Rayan hoche la tête, impressionné malgré lui. Il ne s’attendait pas à ça et repense à toutes ces fois où il a remis à plus tard, où il s’est dit que ce n’était pas prioritaire. Et là, presque par hasard, il trouve exactement ce dont il a besoin.
– J’aimerais les prendre. J’ai une ordonnance qui date de plusieurs mois, ça ira ?
– Ça ira, répond-t-elle en souriant. Je vous les ferai livrer et vous pourrez les faire ajuster chez un opticien près de chez vous.
L’après-midi suivante, ils participent à une simulation d’intervention dans un établissement scolaire. Rayan ajuste ses lunettes machinalement et pense que, bientôt, il n’aura plus à le faire.
À la fin de l’exercice, alors qu’il range son matériel dans le couloir, une voix l’interpelle.
– Excusez-moi… je peux vous poser une question ?
Rayan se retourne. Une lycéenne d’une autre région, 17 ans peut-être, se tient à quelques pas, un carnet à la main. Elle porte un sweat à capuche marqué « Valence » et semble un peu nerveuse.
– Oui, bien sûr.
– Je m’appelle Inès. Je suis venue avec mon lycée pour observer la formation. Je voulais savoir… comment on fait pour rester concentré dans l’urgence ? Quand tout va vite et qu’on a peur de se tromper ?
Rayan sourit. Elle a l’air sincère, un peu anxieuse aussi. Il reconnaît ce regard, cette volonté de bien faire.
– On apprend à se poser, même dans le chaos. À faire un geste à la fois. Et surtout, on se prépare. On répète, on s’informe, on anticipe. Comme ça, quand ça arrive, on sait quoi faire.
Elle le remercie et s’éloigne vers un groupe de lycéens qui attendent dans le hall. Rayan la regarde partir, pensif. Une lycéenne qui pose les bonnes questions. Il se demande ce qu’elle fera plus tard. Peut-être secouriste, elle aussi. Ou autre chose.
Le soir, dans le train, Rayan regarde son reflet dans la vitre.
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