Prévention routière : jusqu’où iront les assureurs ?

Depuis trente ans, les assureurs financent la prévention routière et développent des dispositifs pour agir avant l’accident. Formation, conduite connectée, prévention du risque professionnel, nouvelles mobilités : le secteur intervient désormais bien au-delà de l’indemnisation. Mais jusqu’où peut-il aller ? Car si certains assureurs ont déjà poussé très loin la prévention des comportements individuels, un autre défi se dessine : agir sur les conditions mêmes dans lesquelles nous nous déplaçons.

Le risque routier n’est pas un sujet nouveau pour les assureurs. Depuis 1995, ils consacrent au moins 0,5 % des cotisations de responsabilité civile automobile à la prévention routière dans le cadre du partenariat conclu avec l’État. Entre 2017 et 2021, 157 millions d’euros ont ainsi été mobilisés. La convention renouvelée en 2023 cible notamment la vitesse, les produits psychoactifs, les distracteurs, mais aussi le partage de la route et les nouvelles mobilités.

Sur ce terrain, difficile donc de dire que l’assurance découvre la prévention. Le secteur en a fait un axe structurant de son action. La question est plutôt de savoir jusqu’où cette prévention peut aller. Agir sur le conducteur, sur le véhicule, sur une flotte entière, sur les conditions de travail ou sur le trajet domicile-travail : les assureurs n’ont ni le même accès au risque ni les mêmes leviers d’action selon les situations.

Conducteur : certains assureurs ont déjà poussé la prévention très loin

Sur les comportements individuels, certains dispositifs sont particulièrement aboutis. La Matmut propose depuis 1996 des stages gratuits destinés à améliorer la conduite de ses assurés, avec notamment des formations à la conduite préventive.

La Macif va plus loin avec Macif Drivers. Le dispositif, destiné aux sociétaires de 18 à 30 ans, analyse notamment les accélérations, freinages, virages, distances et contextes des trajets, puis restitue ces données sous forme de conseils personnalisés. L’assureur ne se contente donc plus de rappeler les bons comportements : il observe la conduite réelle pour tenter de la faire évoluer.

La prévention commence même désormais avant l’obtention du permis. En 2026, la Macif a lancé un crédit à taux zéro destiné à faciliter l’accès à la conduite accompagnée pour les 15-18 ans. L’assureur indique que les jeunes ayant suivi l’AAC ont enregistré 20 % de sinistres en moins en 2025 que ceux ayant suivi un parcours classique.

Sur ce premier niveau, le constat est donc plutôt positif : certains assureurs ont déjà installé des dispositifs qui relèvent pleinement de la prévention primaire, en agissant avant l’accident sur la formation, l’expérience ou les comportements de conduite.

La question se déplace alors : que se passe-t-il lorsque le risque ne dépend plus seulement du conducteur ?

Flottes d’entreprise : quand l’assureur devient accompagnateur du risque

Dans les flottes professionnelles, l’assureur dispose d’un levier supplémentaire : la possibilité d’analyser la sinistralité d’une entreprise et d’accompagner sa politique de prévention.

C’est le principe du dispositif développé par Covéa Solutions Prévention, notamment pour les clients MMA : analyse de l’accidentologie, identification des facteurs de risque, accompagnement par des préventeurs, formations comportementales et techniques, suivi des accidents et construction d’actions adaptées.

Ici, la prévention primaire ne repose donc plus seulement sur un message adressé au conducteur. L’assureur peut partir des données de la flotte pour identifier les situations à risque et aider l’entreprise à agir avant qu’un nouvel accident ne survienne.

Reste une difficulté : disposer d’un outil ne signifie pas nécessairement qu’une entreprise l’utilise. Une étude MMA menée en 2025 auprès de 251 dirigeants de TPE-PME montre que seuls 29 % déclarent avoir déjà mis en place des actions de prévention du risque routier. Les mesures les plus fréquentes restent la vérification de la validité du permis et celle des véhicules mis à disposition. 7 % des entreprises ont mis en place des actions pour favoriser les mobilités douces ; 2 % ont instauré un forfait mobilité durable.

L’enjeu n’est donc pas seulement de savoir si les assureurs proposent des dispositifs de prévention. Il est aussi de savoir jusqu’à quel point les entreprises s’en saisissent et transforment réellement leurs pratiques.

Conducteurs professionnels : lorsque le risque vient aussi du travail

Avec les conducteurs professionnels, le sujet change encore de nature. Le risque ne tient plus seulement à la manière dont une personne conduit, mais aussi aux conditions dans lesquelles elle doit le faire.

Le baromètre 2026 d’AXA Prévention en donne une illustration. Parmi les conducteurs de véhicules de société interrogés, 75 % déclarent avoir déjà conduit en étant fatigués, 59 % indiquent avoir roulé quatre à cinq heures sans s’arrêter et huit sur dix disent ressentir du stress au volant.

Ces facteurs renvoient directement à l’organisation du travail : durée des trajets, respect des pauses, pression temporelle ou gestion de la fatigue. Or ce sont des paramètres sur lesquels l’entreprise dispose d’une capacité d’action bien supérieure à celle du conducteur seul.

AXA Prévention a justement lancé en 2026 « Mon Entreprise & Moi », une plateforme destinée aux TPE-PME qui propose notamment un autodiagnostic du risque routier, des modules d’e-learning et des supports pédagogiques.

L’assureur peut donc accompagner l’entreprise dans l’identification des risques. Mais une frontière apparaît : jusqu’où peut-il aller lorsqu’il faudrait modifier l’organisation même du travail ? Prévenir la fatigue ne consiste plus seulement à rappeler au salarié de faire une pause. Cela peut aussi supposer de revoir les délais, les tournées ou le nombre de kilomètres imposés.

Trajets domicile-travail : le risque que l’assureur maîtrise le moins

Cette difficulté est encore plus évidente pour les trajets domicile-travail. Le salarié est exposé au risque routier, mais l’assureur ne choisit ni son trajet, ni son mode de transport, ni ses horaires. Même l’employeur ne maîtrise pas toujours entièrement ces paramètres.

Pourtant, les enjeux sont considérables. Selon les données citées par MMA, 296 des 440 décès routiers liés au travail recensés en 2023 concernaient des trajets domicile-travail, contre 144 lors de déplacements professionnels.

Une étude Allianz publiée en 2023 mettait également en évidence un décalage entre les attentes et les pratiques : deux tiers des actifs interrogés estimaient que l’entreprise devait agir sur le risque lié aux trajets domicile-travail, tandis que moins de la moitié des entreprises déclaraient avoir déjà mis en place au moins une mesure. Parmi les solutions citées figuraient notamment le télétravail et l’aménagement des horaires.

Ici, la prévention primaire change donc d’échelle. Elle ne consiste plus seulement à apprendre au conducteur à mieux conduire, mais potentiellement à réduire son exposition au risque avant même qu’il prenne la route : éviter certains déplacements, modifier les horaires ou favoriser certains modes de transport.

Pour les assureurs, c’est sans doute l’un des terrains les plus difficiles. Ils peuvent mesurer le risque, sensibiliser l’entreprise et proposer des outils ; ils ne peuvent pas pour autant décider seuls de la manière dont les salariés se déplacent.

Nouvelles mobilités : prévenir les risques avant que les usages ne s’installent

Les vélos, trottinettes électriques et autres engins de déplacement personnel motorisés (EDPM) posent encore une autre question. Avec des usages relativement récents, les assureurs disposent d’une possibilité particulière : intervenir avant que certains comportements à risque ne soient durablement installés.

Assurance Prévention développe ainsi des actions consacrées aux utilisateurs d’EDPM, à la visibilité des cyclistes, des piétons et des trottinettistes, ainsi qu’au partage de la route. La démarche relève clairement de la prévention primaire lorsqu’elle vise à agir sur les comportements et les pratiques avant l’accident.

Sur ces nouvelles mobilités, les assureurs occupent donc surtout un rôle d’information, de formation et de sensibilisation. Un choix cohérent avec leur position : ils peuvent agir sur l’utilisateur, mais beaucoup moins sur l’aménagement de l’espace public ou sur l’organisation des déplacements.

Or c’est précisément là que se situe une autre frontière de la prévention : prévenir un accident suppose-t-il toujours d’apprendre à mieux utiliser un véhicule, ou faut-il aussi agir sur l’environnement dans lequel il circule ?

De l’assuré au système de mobilité

En matière de mobilité, les assureurs ont donc déjà une longue expérience de la prévention primaire. Depuis trente ans, ils financent des actions de sécurité routière. Certains proposent des formations gratuites, d’autres analysent les comportements de conduite ou accompagnent les politiques de prévention des entreprises. La question n’est donc pas de savoir si les assureurs font de la prévention. Ils en font, et certains dispositifs sont particulièrement avancés.La frontière se situe plutôt dans le niveau auquel ils interviennent.

Sur le conducteur, des acteurs comme la Macif ont développé des dispositifs personnalisés et de plus en plus précoces. Sur les flottes, les assureurs peuvent analyser la sinistralité et accompagner les entreprises. Avec les conducteurs professionnels, ils commencent à travailler sur la fatigue et les conditions de travail. Sur les trajets domicile-travail, en revanche, leur capacité d’action devient plus limitée. Et avec les nouvelles mobilités, ils doivent intervenir sur des usages encore en construction. Autrement dit, la prévention primaire de la mobilité pourrait suivre une trajectoire comparable à celle observée dans d’autres risques : passer de l’information sur le comportement individuel à une action plus large sur l’exposition au risque.

L’enjeu n’est peut-être donc plus de savoir si les assureurs peuvent prévenir l’accident. Ils ont déjà commencé à le faire. Il est de savoir jusqu’où ils peuvent aller. 

 

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