Santé : et si les assureurs intervenaient avant la maladie ?

Activité physique, alimentation, sommeil, addictions, santé mentale : les assureurs santé et prévoyance investissent de plus en plus les facteurs de risque, avec l’ambition d’agir avant l’apparition d’une maladie. Certains vont jusqu’à proposer du coaching, des bilans personnalisés ou des programmes directement en entreprise. Mais que recouvre réellement cette prévention ? Et jusqu’où les assureurs peuvent-ils intervenir avant de basculer dans le dépistage ou le soin ?

La prévention primaire consiste à agir avant qu’une maladie ne survienne, en réduisant les facteurs de risque ou en favorisant des comportements protecteurs. À l’inverse, le dépistage relève de la prévention secondaire : il vise à détecter une maladie ou une anomalie à un stade précoce. Cette distinction est essentielle alors que les complémentaires santé et les acteurs de la prévoyance multiplient les services de prévention.

Car les leviers d’action sont nombreux. Tabac, alcool, alimentation, manque d’activité physique, sédentarité ou troubles du sommeil figurent parmi les principaux facteurs comportementaux modifiables associés aux maladies cardiovasculaires. Santé publique France estime notamment que 38,7 % des adultes n’atteignent pas les recommandations d’activité physique et que 40,8 % présentent un niveau de sédentarité élevé.

Pour les assureurs, l’enjeu est donc de plus en plus clair : ne plus seulement intervenir lorsque la maladie est installée, mais essayer d’agir en amont. Et sur ce terrain, certains ont déjà franchi plusieurs étapes.

Maladies chroniques : agir avant que le risque ne devienne maladie

AXA propose aujourd’hui à ses assurés « Mon Rendez-vous Prévention », accessible quel que soit l’âge dans le cadre des contrats concernés. Le parcours commence par un questionnaire portant notamment sur les habitudes de vie, le sommeil, l’activité physique, l’alimentation ou le stress. Un médecin échange ensuite avec l’assuré et lui délivre des recommandations personnalisées, notamment autour des risques de cancers, de maladies cardiovasculaires et de diabète. Le service est pris en charge par l’assureur.

La logique est ici assez éloignée d’une simple campagne de sensibilisation : l’assureur cherche à identifier des facteurs de risque et à provoquer un changement d’habitudes avant l’apparition d’une pathologie.

AXA complète ce dispositif par un « Coach santé Angel », qui propose notamment des programmes autour du sommeil, de l’activité physique et de la récupération, ainsi que par des services consacrés à l’arrêt du tabac et à la nutrition.

D’autres acteurs développent des approches comparables. Malakoff Humanis propose ainsi depuis 2023 « Mon Bilan Cardio », destiné à identifier les facteurs de risque cardiovasculaire. En 2025, 30 000 bilans ont été réalisés et le groupe indique que 62 % des personnes identifiées comme à risque déclarent vouloir modifier leurs habitudes de vie à titre préventif. Au total, plus de 50 000 bilans ont été réalisés depuis le lancement du dispositif.

Ici encore, l’intérêt du dispositif réside moins dans la seule mesure du risque que dans le passage qui suit : comprendre ses facteurs de risque, puis être incité à modifier ses comportements.

Sport-santé : quand l’assureur aide à changer les habitudes

Parmi les différents leviers de prévention primaire, l’activité physique occupe une place particulière. Santé publique France rappelle qu’elle constitue, avec l’alimentation et la sédentarité, un déterminant majeur de santé et un facteur de risque ou de protection pour de nombreuses maladies chroniques, notamment cardiovasculaires, certains cancers, l’obésité ou le diabète de type 2.

Les assureurs commencent donc à ne plus seulement recommander de « faire du sport », mais à accompagner directement le passage à l’action.

Allianz propose ainsi, avec Santéclair, un programme d’activité physique comprenant des séances collectives en visioconférence, des vidéos à la demande et la possibilité d’être accompagné par un coach personnel. Certains coachs sont spécialisés en activité physique adaptée, afin d’adapter les exercices à la condition physique et aux besoins des bénéficiaires.

L’offre va jusqu’au conseil nutritionnel, avec un réseau de diététiciens partenaires, et un parcours de prévention digital permettant à l’assuré d’évaluer ses habitudes dans douze domaines, dont l’activité physique, l’alimentation, le sommeil, le tabac, l’alcool et la santé mentale. Le dispositif restitue ensuite des recommandations et oriente vers des services adaptés.

Sur ce terrain, Allianz illustre une évolution importante : l’assureur ne se contente plus de financer les conséquences d’une mauvaise santé, il peut aussi investir dans les conditions permettant de maintenir ou d’améliorer celle-ci.

Cette logique reste toutefois à distinguer du « sport sur ordonnance » proposé par Allianz aux personnes souffrant notamment d’une affection de longue durée. Dans ce cas, l’activité physique intervient dans le prolongement d’un parcours de soins déjà engagé : on n’est plus dans la prévention primaire stricte, mais dans l’accompagnement d’une situation de santé existante.

Santé mentale : prévenir avant d’avoir à accompagner

La santé mentale constitue un autre terrain de la prévention primaire, à condition de distinguer la prévention des facteurs de risque du soutien apporté lorsque le trouble est déjà installé.

Le stress, l’isolement, la sédentarité ou certaines conditions de travail peuvent constituer des facteurs sur lesquels il est possible d’agir en amont. L’activité physique fait notamment partie des leviers explorés par les assureurs. Assurance Prévention a consacré en 2025 une campagne entière à ce sujet avec « Je m’active pour ma santé mentale », développée avec la Chaire « Santé en Mouvement » de la Fondation Université Clermont Auvergne. La campagne met en avant le mouvement et les gestes du quotidien comme facteurs de bien-être psychologique et de prévention.

L’initiative s’est prolongée en 2026 avec des contenus consacrés notamment à la motivation, à la sédentarité et aux effets de l’activité physique sur la santé mentale.

Du côté des assureurs santé, la prévention s’organise également à l’échelle collective. Malakoff Humanis a réalisé en 2025 plus de 2 500 diagnostics d’absentéisme auprès d’entreprises, associés à des plans d’action sur des leviers tels que la santé mentale, les aidants ou les addictions. Mais le groupe souligne lui-même que la prévention reste encore peu généralisée : selon son étude 2026, elle n’est structurée que dans 29 % des entreprises.

La situation est donc différente de celle du marché individuel. Dans l’entreprise, l’assureur peut disposer d’un accès privilégié au collectif de travail et proposer des actions adaptées aux facteurs de risque identifiés. Mais l’enjeu est alors de passer du service disponible à l’action réellement intégrée dans l’organisation.

Entreprise : le nouveau terrain de la prévention santé

C’est peut-être ici que le rôle des assureurs est le plus singulier. Parce qu’ils couvrent des entreprises et leurs salariés, les complémentaires santé et les acteurs de la prévoyance peuvent agir sur un collectif plutôt que sur un individu isolé.

France Assureurs revendique ainsi depuis plusieurs années un rôle d’acteur de la santé au travail, en soulignant le développement d’offres de prévention adaptées aux caractéristiques des entreprises et aux conditions de travail des salariés.

Harmonie Mutuelle a récemment illustré cette approche avec « Mon Bilan Cardio ». Après une expérimentation menée auprès de ses propres salariés, durant laquelle près de 40 % des 5 600 collaborateurs ont réalisé leur bilan en moins de trois mois, la mutuelle a lancé en 2026 un « Cardio Challenge » auprès d’une centaine d’entreprises clientes. Le dispositif vise à encourager les salariés de 35 à 55 ans à s’engager dans une démarche de prévention cardiovasculaire.

L’intérêt de ce type d’initiative est aussi de montrer que la prévention primaire peut être pensée comme un problème d’accessibilité. Le frein n’est pas toujours l’absence d’information : il peut être le manque de temps, de disponibilité ou de facilité d’accès. Dans son expérimentation, Harmonie Mutuelle souligne justement que lorsque la prévention est intégrée au quotidien de l’entreprise et rendue facilement accessible, la participation peut être importante.

La prévention santé devient alors moins une succession de conseils individuels qu’un service collectif, intégré à l’environnement de travail.

Et quand l’assureur passe du risque au dépistage ?

Le dépistage relève d’un autre niveau de prévention : il ne cherche plus à empêcher l’apparition d’une maladie, mais à la détecter suffisamment tôt. Les assureurs et mutuelles investissent pourtant de plus en plus ce terrain.

Chez Groupama, les assurés peuvent notamment accéder à des informations et conseils sur le dépistage des cancers depuis « Mon Kiosque Santé ». L’assureur propose également des contenus dédiés au dépistage du cancer de la peau ou de la prostate.

Generali intègre de son côté des actes de prévention dans certaines complémentaires santé, avec notamment une prise en charge du dépistage auditif et de l’ostéoporose.

D’autres acteurs vont plus loin avec des parcours structurés associant évaluation du risque, intervention d’un professionnel de santé et orientation. Le développement de ces dispositifs montre que les assureurs cherchent désormais à intervenir à plusieurs moments du parcours de santé : avant la maladie, mais aussi lorsqu’il s’agit de la repérer au plus tôt.

Vers une prévention plus personnalisée ?

Sur la prévention primaire, l’enjeu semble désormais moins de multiplier les services que de les rendre accessibles, simples et réellement adaptés à chacun. Activité physique, alimentation, sommeil, addictions ou santé mentale : un même conseil n’a pas la même pertinence selon l’âge, les habitudes ou les facteurs de risque.

Le prochain défi pour les assureurs pourrait donc être celui de la personnalisation : ne plus seulement proposer de la prévention, mais proposer la bonne prévention, au bon moment et à la bonne personne.

Car intervenir avant la maladie, c’est finalement autant savoir quoi prévenir que savoir comment faire passer l’assuré à l’action.

 

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