En 1973, la France imposait la ceinture de sécurité. L’assurance poursuit-elle le combat ?

Après l’année la plus meurtrière jamais enregistrée sur les routes françaises, 1973 marque un tournant : ceinture obligatoire à l’avant, port du casque généralisé et premières grandes limitations de vitesse. Plus de cinquante ans plus tard, la mortalité routière a considérablement reculé, mais les risques demeurent. Alors, où en est la prévention et quel rôle les assureurs jouent-ils encore ?

L’année 1973 marque un tournant historique pour la sécurité routière en France. Un changement motivé par l’hécatombe difficilement acceptable de l’année précédente : 1972 étant le record de la mortalité routière en France, avec 18 034 morts. 

Pour amorcer une prise de conscience, le journaliste de l’ORTF, Michel Tauriac eut l’idée d’organiser, avec le soutien du Comité interministériel de la sécurité routière, une opération spectaculaire. Le 17 mai 1973, les 16 000 et quelques habitants de la ville de Mazamet, dans le Tarn, s’allongent simultanément dans les rues, comme s’ils étaient morts, pendant quelques minutes. Cette ville ayant été choisie car sa population correspondait à peu près au nombre de personnes tuées sur les routes en 1972. 

L’opération filmée, réalisée par Guy Seligmann, et diffusée à la télévision provoqua un électrochoc. 

Quelques semaines plus tard, en juillet 1973, la France devient le premier pays européen à imposer le port de la ceinture de sécurité à l’avant des voitures, d’abord hors agglomération. L’obligation est généralisée aux agglomérations en 1979, puis aux places arrière en 1990. Cette décision de 1973 s’accompagne également de deux autres mesures majeures : de nouvelles limitations de vitesse et le port obligatoire du casque pour les conducteurs et passagers de motocyclettes.

Si le nombre de morts sur les routes a drastiquement diminué depuis l’année 1972, depuis le milieu des années 2010, la baisse s’est nettement essoufflée. En 2025, 3 515 personnes sont encore mortes sur les routes françaises. Alors peut-on faire plus ? 

Sécurité routière : plus de cinquante ans après, la bataille continue

Depuis 1973, les règles ont changé, les équipements aussi. La mortalité routière a considérablement reculé. Mais sur le terrain, difficile de dire que la bataille est gagnée.

Prenons d’abord la ceinture de sécurité. Selon le Bilan 2024 de la sécurité routière de l’Observatoire national interministériel de la sécurité routière (ONISR), parmi les personnes tuées dans des véhicules où son port était obligatoire et pour lesquelles l’information était connue, 22 % n’étaient pas attachées, soit 328 personnes. La proportion grimpait même à 30 % parmi les victimes tuées de nuit.

L’alcool reste lui aussi très présent dans les accidents mortels. D’après ce même bilan, 29 % des personnes tuées en 2024 l’ont été dans un accident impliquant un conducteur alcoolisé. La nuit, l’alcool est présent dans 48 % des accidents mortels, contre 15 % le jour.

Mais le premier facteur comportemental identifié chez les présumés responsables d’accidents mortels reste la vitesse. En 2024, une vitesse excessive ou inadaptée était relevée chez 29 % d’entre eux, devant l’alcool (22 %), l’inattention (14 %) et les stupéfiants (13 %). Chez les jeunes adultes, elle est encore plus présente : sur 2022-2024, la vitesse est citée dans 46 % des accidents mortels dont le présumé responsable est un homme de 18 à 34 ans, et 31 % lorsque la présumée responsable est une femme de cet âge. 

Quand la sécurité routière révèle aussi des inégalités de genre

Il y a aussi un autre constat, moins souvent mis en avant : hommes et femmes ne sont pas exposés de la même manière au risque routier.

Selon les résultats définitifs 2025 de l’ONISR, en 2025, 83 % des personnes présumées responsables d’un accident mortel étaient des hommes, contre 16 % de femmes. Mais l’écart se resserre fortement lorsqu’on regarde les victimes qui n’étaient pas responsables de l’accident : parmi elles, 36 % étaient des femmes.

Et l’inégalité ne se joue pas uniquement dans les comportements.

Pendant des décennies, la sécurité automobile a été pensée et testée autour d’un corps masculin standard. Le Parlement européen reprend des résultats frappants dans son rapport de 2023 consacré aux transports et aux femmes : à accident comparable, les femmes auraient 47 % de risque supplémentaire d’être gravement blessées, 71 % de risque supplémentaire d’être légèrement blessées et 17 % de risque supplémentaire de décéder par rapport aux hommes. Le rapport rappelle notamment que les voitures, les sièges et les ceintures de sécurité ont longtemps été conçus et testés principalement à partir d’un corps masculin standard.

Ceintures, sièges, airbags, position de conduite : derrière l’apparente neutralité des équipements de sécurité se cache donc aussi une question de conception. Une prévention qui, pendant longtemps, n’a pas pris en compte tous les corps de la même manière.

Des milliers de vies encore durablement bouleversées

Et puis il y a tous ceux qui survivent. Selon l’ONISR, 247 000 personnes ont été blessées sur les routes de France métropolitaine en 2025, dont près de 16 800 gravement. Les deux indicateurs sont d’ailleurs en hausse : +4,9 % pour l’ensemble des blessés et +5,2 % pour les blessés graves en un an.

Surtout, l’Observatoire estime que plusieurs dizaines de milliers de victimes conserveront des séquelles un an après leur accident. Un chiffre qui rappelle que la sécurité routière ne se résume pas au nombre de morts. Derrière chaque accident grave, il y a aussi des vies durablement transformées, des handicaps, des parcours professionnels interrompus et des familles qui doivent s’adapter.

Plus de cinquante ans après le tournant de 1973, les progrès sont donc immenses. Mais entre comportements à risque persistants, nouvelles mobilités et inégalités encore mal prises en compte, la prévention routière est loin d’avoir épuisé tous ses combats.

La route, laboratoire historique de la prévention assurantielle

S’il existe un domaine dans lequel les assureurs n’ont pas attendu que la prévention devienne un mot à la mode, c’est bien la sécurité routière. Campagnes, stages de conduite, interventions dans les écoles ou les entreprises : le secteur agit depuis longtemps. Mais ces dernières années, les dispositifs semblent aussi chercher à devenir plus concrets et plus proches des usages.

Chez MAAF, cela passe notamment par les jeunes. Début 2024, l’assureur a lancé sa « Fresque de la Prévention », un atelier destiné aux 16-24 ans qui aborde les dangers de l’alcool et des drogues au volant sans passer par un discours culpabilisant. À partir de cartes, les participants construisent eux-mêmes une histoire, déconstruisent certaines idées reçues et imaginent leur propre message de prévention. Entre 2024 et 2026, 140 fresques ont été organisées et 1 800 jeunes sensibilisés, selon MAAF. L’assureur déploie aussi ses dispositifs sur les festivals et a consacré, fin 2025, une campagne au téléphone au volant.

La Matmut a choisi d’aller encore un peu plus loin en essayant d’empêcher directement la prise de risque. Avec les « Codes Promesses », l’assureur transforme les engagements pris avant une soirée en bons Uber pour permettre aux participants de rentrer sans reprendre leur voiture. À Halloween 2024, 2 500 bons de 15 euros ont été proposés, puis près de 4 000 pour le Nouvel An et 8 000 lors de la Fête de la Musique 2025. Pour les fêtes de fin d’année 2025, le dispositif a encore changé d’échelle avec jusqu’à 10 000 bons Uber de 15 euros disponibles entre le 22 décembre et le 5 janvier, selon la Matmut.

Et ce n’est pas la seule action de la Matmut auprès des jeunes conducteurs. Son dispositif Captain Trajet permet à certains sociétaires âgés de 18 à 28 ans de bénéficier d’un bon Uber lorsqu’ils ne sont plus en capacité de reprendre le volant. En 2024, près de 5 500 bénéficiaires avaient ainsi été raccompagnés, selon le rapport d’activité du groupe. Depuis 2025, l’application Save My Road, développée avec Salvum, complète cette approche avec des défis, des jeux et des modules consacrés aux risques routiers et au secourisme.

D’autres assureurs misent davantage sur l’équipement. En juillet 2025, AXA Prévention et AXA Passion ont relancé leur opération #MotardPourLaVie, avec une campagne de sensibilisation et 100 gilets airbags homologués mis en jeu. Une action qui s’inscrit dans une démarche engagée depuis plusieurs années : AXA indique avoir déjà distribué plusieurs milliers de gilets airbags depuis 2020 afin d’en démocratiser l’usage auprès des conducteurs de deux-roues motorisés.

La prévention passe aussi beaucoup par la mise en situation. Depuis 2024, GMF a mené plus de 2 000 actions de prévention du risque routier dans des établissements et entreprises publics. Fatigue, téléphone au volant, alcool, ceinture ou encore écoconduite : les interventions s’appuient notamment sur des simulateurs de conduite, des parcours reproduisant différentes situations à risque, des murs de réflexes ou des casques de réalité virtuelle. Une manière aussi de rappeler que la sécurité routière ne s’arrête pas aux déplacements personnels : le risque routier professionnel reste un enjeu majeur de prévention.

Même logique du côté de la Macif, qui utilise depuis plusieurs années des outils immersifs. Lors du Grand Prix de France Historique 2024, puis à nouveau en 2025 et 2026, l’assureur a notamment proposé des simulateurs de conduite permettant de refaire un même parcours normalement, en envoyant un SMS, puis avec des lunettes simulant les effets de l’alcool. Des simulateurs de choc permettent également de ressentir les conséquences d’une collision, même à faible vitesse, et de rappeler l’importance du port de la ceinture.

La MAIF travaille elle aussi sur l’immersion, notamment auprès des plus jeunes. Au printemps 2024, l’association Prévention MAIF a ainsi sensibilisé plus de 350 élèves grâce à des casques de réalité virtuelle permettant de vivre des situations dangereuses en tant que conducteur ou piéton. 

Si l’assurance semble donc avoir dépassé depuis longtemps le simple stade de l’information, dans les récentes initiatives que nous avons recensées, un angle mort semble toutefois subsister : les inégalités entre les femmes et les hommes face aux conséquences d’un accident. Alors même que le Parlement européen alerte sur un risque de blessure plus élevé pour les femmes à accident comparable, le sujet apparaît encore très peu dans les initiatives récentes de prévention recensées chez les assureurs. Celles-ci ciblent largement les comportements, l’alcool, la vitesse, les jeunes ou les deux-roues, mais beaucoup moins la manière dont les véhicules eux-mêmes protègent différemment selon le genre et la morphologie des occupants. 

 

La sécurité routière fera partie des sujets abordés lors des Trophées de l’Engagement 2026, aux côtés d’autres grands enjeux sociétaux et environnementaux sur lesquels l’écosystème de l’assurance peut agir.

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