Habitat : jusqu’où l’assurance peut-elle prévenir ?

Le dérèglement climatique fait grimper la facture de l’habitat, et elle donne le vertige. Diagnostics, objets connectés, expérimentations de terrain : assureurs et mutuelles investissent de plus en plus la prévention. Mais le font-ils à la bonne échelle, sur les bonnes causes, et pour les bons publics ?

Selon France Assureurs, le coût cumulé des sinistres liés aux événements naturels pourrait atteindre 143 milliards d’euros entre 2020 et 2050, contre 73,4 milliards entre 1989 et 2019, soit une hausse de 93 %. Une hausse dont France Assureurs estime qu’environ un tiers serait directement lié au changement climatique. 

Les dernières années le confirment. Après un record à 6,5 milliards d’euros en 2023, le coût des événements naturels assurés a atteint environ 5 milliards en 2024, puis 5,2 milliards en 2025. Une partie croissante de cette facture est néanmoins répercutée sur les contrats : au 1er janvier 2025, la surprime Cat Nat est passée de 12 % à 20 % pour les contrats dommages aux biens. 

Le message est clair, et le secteur le dit lui-même : il faut passer à une échelle supérieure et bâtir une vraie stratégie de prévention. Mais de quelle prévention parle-t-on ? Détecter une fuite plus tôt, c’est utile. Empêcher la fuite de se produire, c’est mieux. C’est là toute la différence de la prévention primaire : agir sur la cause, en amont, plutôt que de réparer une fois les dégâts faits. 

Ce que font les assureurs, et ce qu’ils ne font pas encore

Un mouvement de fond s’est enclenché en 2025. En juin, le groupe Covéa, qui réunit MAAF, MMA et GMF, a décidé de consacrer 0,5 % des cotisations liées aux risques climatiques en habitation à la prévention. Le groupe assume la comparaison avec la sécurité routière, financée depuis des décennies par une contribution équivalente de 0,5 % des primes automobiles. Covéa transpose ainsi à l’habitation un principe qui existe depuis 1995 dans l’assurance automobile. Cette enveloppe alimente des outils concrets, comme « Bien Informé Bien Assuré », qui permet à chaque sociétaire d’évaluer gratuitement son exposition aux aléas.

D’autres cherchent à agir plus en amont. La Fondation MAIF a lancé un appel à projets de recherche « Habitat et changement climatique », tandis que l’assureur propose « Aux Alentours », un outil qui évalue, à partir d’une adresse, l’exposition d’un logement à l’inondation, à la sécheresse et aux mouvements de terrain, et délivre des recommandations adaptées. Une première étape utile pour identifier le risque. Mais informer sur la vulnérabilité d’un logement ne suffit pas encore à agir sur sa cause : la question est ensuite de savoir qui finance et met en œuvre les travaux permettant de réduire cette vulnérabilité.

Dégâts des eaux : récompenser celui qui est équipé, ou équiper celui qui ne l’est pas ?

C’est le sinistre le plus fréquent : il représentait plus de 43 % des sinistres recensés par France Assureurs en 2024 et reste, avec 39 % des sinistres, le premier poste en 2025. Face à ce risque, les assureurs misent notamment sur les équipements connectés. Allianz propose par exemple une réduction pouvant aller jusqu’à 15 % avec son offre de télésurveillance ; d’autres acteurs, comme la MAIF, la GMF ou la Matmut, ont également développé des dispositifs associant assurance et objets connectés.

Certains de ces équipements relèvent toutefois bien de la prévention primaire : une vanne à coupure automatique peut interrompre l’arrivée d’eau lorsqu’une anomalie est détectée et ainsi empêcher qu’une fuite ne se transforme en sinistre majeur. Dans les offres que nous avons identifiées, le modèle repose encore largement sur l’incitation à s’équiper : l’assureur valorise financièrement un équipement que le ménage doit d’abord acquérir. La question est alors sociale autant qu’assurantielle : la prévention bénéficie-t-elle davantage à ceux qui ont déjà les moyens d’investir dans leur logement qu’à ceux qui en auraient le plus besoin ?

Incendies domestiques : pourquoi rénover reste hors contrat ?

L’incendie domestique reste un risque majeur, avec environ 250 000 incendies recensés chaque année en France. Parmi les causes identifiées figurent notamment les défaillances électriques, qui posent une question directement liée à la prévention primaire : faut-il attendre le sinistre pour indemniser, ou intervenir avant en réduisant la vulnérabilité du logement ?

Sur le risque émergent des batteries au lithium des vélos et trottinettes électriques, les assureurs commencent en revanche à investir dans la connaissance et la prévention du risque. France Assureurs et Assurance Prévention ont ainsi confié au Centre national de prévention et de protection une campagne d’essais grandeur nature pour mieux comprendre les mécanismes de départ et de propagation des incendies liés à ces batteries. Une démarche utile pour construire des dispositifs de prévention adaptés, mais qui reste encore au stade de l’expérimentation. 

Sur les installations électriques existantes, la logique est différente. Les contrats peuvent prévoir des limitations ou exclusions liées à la vétusté de certains équipements, notamment pour la garantie dommages électriques. Mais cela ne constitue pas, en soi, une action de prévention primaire : le risque est pris en compte dans le contrat au moment de l’indemnisation, plutôt que réduit en amont par la rénovation du logement.

À ce stade, la question reste donc entière : jusqu’où l’assurance est-elle prête à financer directement la réduction du risque dans le bâti, plutôt qu’à en tirer les conséquences une fois le sinistre survenu ?

Retrait-gonflement des argiles : l’assurance expérimente, l’État finance

Le retrait-gonflement des argiles (RGA), ce sont ces sols qui se rétractent en période de sécheresse puis gonflent avec la pluie, fissurant les maisons. Le phénomène est devenu un poste majeur du régime des catastrophes naturelles : sur les cinq dernières années étudiées par les pouvoirs publics, il représentait environ 70 % du coût des indemnisations liées aux dommages aux bâtiments. Aujourd’hui, le ministère de la Transition écologique estime par ailleurs qu’environ 3 millions de maisons sont exposées à un niveau d’aléa fort. Le coût moyen d’un sinistre approche 16 500 euros.

C’est précisément sur ce risque que le secteur expérimente des solutions de prévention primaire. France Assureurs, la Caisse centrale de réassurance (CCR) et la Mission Risques Naturels pilotent « Initiative Sécheresse », une expérimentation menée sur plus de 300 maisons pour tester dans la durée des solutions destinées à réduire la vulnérabilité des bâtiments. Covéa, de son côté, a lancé en juillet 2026 Argidiag, un autodiagnostic permettant d’évaluer la vulnérabilité d’un logement.

Mais le décalage d’échelle reste considérable : quelques centaines de maisons expérimentent aujourd’hui des solutions de prévention, quand plusieurs millions de logements sont exposés. L’expérimentation montre donc qu’il est possible d’agir en amont ; elle ne répond pas encore à la question du financement d’une prévention primaire à grande échelle.

À l’étranger, des modèles plus aboutis

Ailleurs, certains assureurs vont plus loin dans le passage à l’action. Au Canada, Desjardins a notamment développé une solution de prévention connectée destinée à détecter les fuites d’eau, le gel ou encore l’humidité. L’intérêt du modèle est moins dans la technologie elle-même que dans son intégration à l’offre d’assurance : la prévention devient un service proposé directement par l’assureur, plutôt qu’un équipement que le client doit nécessairement rechercher et financer seul.

Le contraste avec le marché français est intéressant. En France, les dispositifs que nous avons identifiés reposent principalement sur l’incitation des assurés à s’équiper, via des partenariats, des remises ou des offres associées. Le marché reste donc largement fondé sur l’incitation, là où certains acteurs étrangers assument davantage directement le rôle d’opérateur de prévention.

Au Royaume-Uni, on va plus loin encore avec le dispositif « Build Back Better », porté depuis 2022 par Flood Re, l’organisme commun aux assureurs et à l’État. Après une inondation, il finance jusqu’à 10 000 livres de mesures de résilience au-delà de la simple remise en état : prises rehaussées, clapets anti-retour, portes étanches, sols résistants à l’eau. On ne répare plus à l’identique, on répare en réduisant le risque suivant. Détail piquant : le groupe Covéa participe au dispositif outre-Manche alors que le modèle n’est pas déployé de manière équivalente dans ses offres habitation françaises identifiées. 

Accélérer, mais pour qui ?

Le secteur n’est donc pas inactif, loin de là. Il a pris le virage du diagnostic, de l’information et de l’incitation. Ce qu’il n’a pas encore fait, c’est basculer vers la prévention primaire de masse, celle qui agit directement sur le bâti et sur la cause.

Deux leviers particulièrement concrets :  équiper directement les logements de dispositifs de coupure automatique et agir sur les installations électriques, restent encore peu mobilisés par le marché français. La question devient alors moins technologique qu’économique et assurantielle : qui doit financer le passage à l’action, et à quel moment ?

Ces investissements sont pourtant plus difficiles d’accès pour les ménages qui ne peuvent pas se les offrir, ceux-là mêmes que la hausse des primes fragilise le plus. Récompenser l’assuré déjà équipé creuse l’écart. Équiper l’assuré vulnérable le réduit. À mesure que la facture climatique augmente, la question n’est plus seulement de savoir si les assureurs doivent accélérer sur la prévention. Mais pour qui, et à quelle vitesse.

 

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