Carnet de route : le feuilleton de l’été #4

Cet été, nous vous embarquons dans le Carnet de route de l’assurance engagée, le livre d’Enola Gambey : trente-huit histoires, trente-huit lieux, un tour de France de vies ordinaires bousculées par l’imprévu. Chaque récit s’ancre dans un dispositif engagé bien réel du secteur, et chaque personnage vous mène au suivant. Une histoire par semaine, pour redécouvrir l’assurance en partenaire de vie inattendu.

Marie-Laure Bailly a quarante-deux ans, une maison à Poissy, et deux vies bien différentes.

La première :  le RER A, les dossiers, les réunions, les stagiaires qu’elle encadre. La seconde : sa mère, soixante-dix-neuf ans, diagnostiquée Alzheimer il y a trois ans. 

Son père est mort il y a sept ans. Elle est fille unique. Il n’y a personne d’autre.

Concrètement, ça ressemble à ça.

Un lundi matin, elle est en réunion quand son téléphone vibre sur la table. Le numéro de l’auxiliaire de vie. Elle laisse passer. Il rappelle. Elle sort discrètement, la main sur la bouche, comme si parler moins fort rendait la situation moins visible. Sa mère s’est levée trop tôt, elle est agitée, l’auxiliaire ne sait pas comment la calmer. Marie-Laure rentre en réunion dix minutes plus tard : “tout va bien, désolée”.

Elle ne compte plus les fois où elle a mangé un sandwich devant son écran pour récupérer le temps perdu à cause d’un rendez-vous médical qui a traîné. Elle ne compte plus les réunions où elle était là sans être là.

Ce qu’elle a appris à faire, c’est compartimenter. Au travail, elle est Marie-Laure la collègue fiable, la référente disponible. À la maison, elle est autre chose, un mélange de fille, d’infirmière, d’assistante administrative, de présence rassurante pour quelqu’un qui ne se souvient plus toujours de son prénom. 

Elle n’en parle pas au bureau. Pas par pudeur. Parce que ça ne rentre pas dans les conversations. Parce qu’elle a peur qu’on la regarde autrement, comme quelqu’un de moins disponible, de moins fiable. Parce qu’elle ne sait pas comment le dire sans que ça prenne toute la place.

Un mardi d’octobre, un email interne circule.

L’entreprise organise une session de sensibilisation à destination des salariés aidants et de leurs managers. Une formation immersive, en réalité virtuelle. Participation sur la base du volontariat.

Marie-Laure lit l’email deux fois. Elle hésite, quelque chose dans le mot aidants lui fait l’effet d’une étiquette qu’elle n’a jamais vraiment accepté de porter. Elle se reconnaît dedans, oui. Mais le dire à voix haute, dans un cadre professionnel, c’est autre chose.

Elle s’inscrit quand même. 

La salle est petite, une dizaine de personnes. Des collègues qu’elle connaît de loin, un manager du service voisin, une RH. On leur distribue des casques de réalité virtuelle.

Marie-Laure le pose sur ses yeux.

Elle se retrouve dans un appartement. Une femme s’appelle Laëtitia. On la suit, on vit à sa place. Le matin qui commence trop tôt parce que la mère a mal dormi. Le téléphone qui sonne pendant une réunion et qu’il faut ignorer. La fatigue dans le corps qui n’est pas seulement physique. La réunion de l’après-midi où elle est présente mais pas là, où une partie d’elle est restée dans cet appartement.

Ce qui la frappe, ce n’est pas que l’histoire soit émouvante. C’est qu’elle est exacte. Chaque détail, elle les reconnaît comme les siens. 

Les échanges qui suivent durent une heure.

Marie-Laure écoute d’abord, une collègue qui s’occupe de son père depuis deux ans sans l’avoir dit à personne, un homme de cinquante ans qui jongle entre son travail et son fils handicapé. Des gens qu’elle croisait dans les couloirs depuis des mois sans savoir.

Puis quelque chose cède en elle.

Elle parle. De sa mère, de la maladie, des matins qui débordent, des réunions coupées en deux, des mensonges polis qui dissimulent des journées entières de logistique médicale. Elle parle de la fatigue.

Quand elle s’arrête, le manager du service voisin dit :

– T’aurais pu nous le dire.

– Je savais pas comment. Et j’avais peur que votre regard change.

Il secoue la tête.

– Il change mais pas comme tu le crois. 

Les semaines suivantes, des choses bougent. Son manager lui propose un aménagement d’horaires pour les jours de rendez-vous médicaux. La RH lui explique l’existence du congé de proche aidant. Une collègue lui envoie un lien vers un réseau d’aidants en entreprise.

Un soir, elle appelle Eneko. Ils ont grandi dans le même quartier de Poissy. Lui est parti vivre au Pays Basque il y a six ans, “chez lui” comme il dit, dans un village où sa famille paternelle a ses racines. 

– T’as l’air différente, dit-il. Moins tendue.

– J’ai enfilé un casque de réalité virtuelle au bureau.

Un silence amusé.

– Je t’écoute.

Elle lui raconte tout. Le casque, Laëtitia, la salle silencieuse, le manager qui regardait ses mains. Le moment où elle a parlé. Ce que ça a fait.

– T’as toujours tout géré seule, dit Eneko. Depuis qu’on est gamins.

– Je sais.

Marie-Laure reste silencieuse un moment. Par la fenêtre, les Yvelines la nuit, les pavillons allumés, la rue calme. Sa mère dormant dans la pièce d’à côté.

– Tu sais ce qui m’a le plus frappée, dans ce casque ? dit-elle.

– Quoi ?

– C’est que Laëtitia, à la fin, elle pleure pas. Elle tient. Mais on voit dans ses yeux qu’elle est épuisée de tenir.

Marie-Laure pense à la réunion. Quelque chose a changé ce jour-là, pas dans sa vie, mais dans la façon dont elle la porte.

L’OCIRP, en partenariat avec l’Institut 4.10 et la start-up Reverto, a développé une formation immersive inédite dédiée aux salariés aidants. Au cœur du dispositif : un court-métrage en réalité virtuelle à 360° qui plonge les participants dans le quotidien de Laëtitia, salariée aidante. Cette immersion constitue le point de départ d’un parcours structuré : sensibilisation aux dispositifs légaux, outils de négociation, échanges entre participants. En France, près d’un actif sur cinq est aujourd’hui proche aidant.

Envie de connaître la suite de ce tour de France engagé ? Retrouvez les trente-huit histoires du Carnet de route de l’assurance engagée sur la fnac ou amazon.

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