Détroit d’Ormuz : quand l’assurance maritime devient une arme géopolitique et que l’Iran riposte avec sa propre plateforme d’assurance en Bitcoin
Depuis les frappes américano-israéliennes sur l’Iran du 28 février 2026, le marché mondial de l’assurance maritime a vécu une crise sans précédent. Primes quintuplées, polices résiliées du jour au lendemain, État américain contraint de jouer les réassureurs de dernier recours avec Chubb. Et maintenant, l’Iran qui contre-attaque avec sa propre plateforme d’assurance réglée en Bitcoin. Le détroit le plus stratégique du monde est devenu le laboratoire d’une nouvelle forme de guerre économique par l’assurance.
Il n’a pas fallu que la marine iranienne coule un seul tanker pour fermer effectivement le détroit d’Ormuz. Les assureurs l’ont fait à sa place. Dans les 48 heures suivant les frappes américano-israéliennes sur l’Iran le 28 février 2026, les primes de risque de guerre ont quintuplé. Les grands assureurs maritimes ont résilié leurs couvertures existantes et proposé des remplacements à environ 60 fois les tarifs d’avant-crise. Le Joint War Committee a redesigné l’ensemble du Golfe Arabique en zone de conflit. Le trafic pétrolier a chuté de plus de 80 %. Environ 20 % du commerce mondial de pétrole et de GNL transitent normalement par ces 24 miles de détroit. La paralysie du marché de l’assurance avait précédé et, dans un sens, amplifié la paralysie militaire.
Washington joue les réassureurs en dernier recours
Face à l’effondrement du transport maritime commercial et à ses effets directs sur les prix à la pompe et l’économie américaine, l’administration Trump a réagi par une décision inédite : faire intervenir la DFC (U.S. International Development Finance Corporation), l’agence publique américaine de financement du développement, comme réassureur de dernier recours.
Un fonds de garantie de 20 milliards de dollars a été constitué, en partenariat avec Chubb désigné comme assureur principal et coordinateur. Le programme couvre les coques de navires, les machines, les marchandises transportées et les responsabilités civiles, y compris les dommages environnementaux comme les marées noires. Evan G. Greenberg, PDG de Chubb, a déclaré que la société était fière de diriger ce programme en partenariat avec le gouvernement américain, soulignant le rôle indispensable de l’assurance pour le rétablissement des flux commerciaux.
Mais l’opération se heurte à plusieurs obstacles. Les critères d’éligibilité restreignent l’accès aux navires dont les cargaisons sont destinées au marché américain. Les armateurs européens et asiatiques sont souvent exclus ou mal couverts. Et surtout, les équipages restent exposés à des risques physiques réels que aucune prime, aussi généreuse soit-elle, ne peut effacer. Plusieurs navires continuent d’éviter les routes du Golfe.
Téhéran contre-attaque avec Hormuz Safe et le Bitcoin
C’est dans ce contexte que l’Iran a lancé son contre-mouvement le plus spectaculaire sur le terrain assurantiel. Révélé le 16 mai 2026 par l’agence d’État Fars News (proche des Gardiens de la Révolution), le projet Hormuz Safe, porté par le ministère iranien de l’Économie et des Finances se présente comme la première plateforme d’assurance maritime souveraine iranienne pour les cargaisons transitant par le détroit d’Ormuz. Sa particularité : les primes y seraient réglées non pas en dollars ou en euros, mais en Bitcoin. Une fois la transaction confirmée sur la blockchain, la cargaison serait automatiquement couverte et un reçu numérique signé délivré au propriétaire.
L’objectif affiché est doublement stratégique. D’une part, contourner le réseau SWIFT et les sanctions financières occidentales qui interdisent aux armateurs de nouer des relations contractuelles avec des entités iraniennes via le système bancaire classique. D’autre part, capter une part du marché de l’assurance maritime du détroit pour générer des revenus : des partisans du régime évoquent un potentiel de plus de 10 milliards de dollars annuels si une fraction significative du trafic transitant par le Golfe souscrivait à cette couverture.
Un dispositif plein de promesses… et de questions
La réalité opérationnelle d’Hormuz Safe reste, au 18 mai, très incertaine. Le site officiel hormuzsafe.ir affichait encore un message « coming soon » lors des premières vérifications, et les détails techniques : blockchain utilisée, modalités exactes, structure juridique, conditions de sinistre, exclusions liées aux dommages de guerre, n’avaient pas été rendus publics. Des experts occidentaux en conformité financière rappellent que tout paiement vers des entités soutenues par l’État iranien expose les opérateurs à de graves risques liés aux sanctions de l’OFAC américain (Office of Foreign Assets Control). En avril, des fraudeurs avaient déjà usurpé l’identité d’autorités iraniennes pour exiger des paiements en Bitcoin dans le détroit, complexifiant encore la lisibilité pour des armateurs méfiants.
Vikrant Sharma, PDG de Cake Wallet, a résumé le défi structurel : « Bitcoin peut transférer de la valeur au-delà des frontières ; en théorie, il pourrait donc être utilisé pour les primes ou les indemnisations liées à l’assurance du fret maritime. Mais une plateforme d’assurance fonctionnelle requiert bien plus qu’un simple règlement de paiement : souscription, validation des sinistres, contreparties, réassurance, documentation des navires et participants crédibles prêts à prendre le risque en face. »
La clientèle réaliste, dans un premier temps, se limiterait aux opérateurs déjà habitués aux zones grises de conformité : navires battant pavillon iranien, entités de pays peu exposés à la pression américaine (Chine, certains États du Sud global). Pour les assureurs et courtiers maritimes européens, l’émergence d’Hormuz Safe est moins une menace commerciale directe qu’un signal : la géopolitique redessine les frontières de l’assurabilité, et les États peuvent désormais utiliser le marché de l’assurance, ou le contourner, comme outil de puissance. Une évolution qui méritera d’être suivie avec attention dans les mois à venir.
Résumé selon ces sources : Small Wars Journal, 13 mai 2026 / BeinCrypto France, 18 mai 2026 / Al Jazeera, 18 mai 2026 / Bitcoin News, 16 mai 2026 / Journal du Coin, 18 mai 2026 / Ports et Corridors / XTB, mars 2026 / WEF, avril 2026.

