Soixante ans après Animal Machines et les premières grandes réflexions européennes sur le bien-être animal, la protection des animaux s’est imposée dans le droit… mais reste loin d’être acquise dans les faits. Abandons, maltraitances, corrida, expérimentation : les attentes sont fortes. Alors que fait le secteur de l’assurance ? Plusieurs acteurs commencent à s’engager, même si certains sujets restent encore largement en dehors du radar.
Est paru le 1er décembre 1964, l’ouvrage documentaire de la militante britannique Ruth Harrison : Animal Machines. Elle y décrit les conditions déplorables de l’élevage intensif et sensibilise le public aux souffrances des animaux. Si la Grande-Bretagne était déjà pionnière en matière de protection animale, cet ouvrage conduit le gouvernement britannique à créer une commission chargée d’enquêter sur le bien-être animal, qui mène ensuite à la publication du rapport Brambell, aujourd’hui considéré comme fondateur des réflexions et des démarches relatives au bien-être des animaux en élevage en Europe.
Le rapport Brambell a participé à une prise de conscience qui, en France, accompagne la reconnaissance de l’animal comme “être sensible” dans la loi de 1976.
Une protection animale encore loin d’être acquise
Depuis les années 1960, les textes ont changé, la sensibilité au sujet aussi. Mais sur le terrain, difficile de dire que la bataille est gagnée.
Prenons déjà les animaux les plus proches de nous. Chiens et chats sont présents dans des millions de foyers français et pourtant, jusqu’à récemment, nous ne savions même pas réellement combien étaient abandonnés chaque année. Pour la première fois, l’Observatoire de la protection des carnivores domestiques (OCAD) a tenté de mesurer le phénomène à l’échelle nationale : entre 281 000 et 398 000 abandons de chiens et de chats auraient été comptabilisés en 2025.
Et l’abandon n’est qu’une partie du problème. La dernière étude détaillée du ministère de l’Intérieur consacrée aux atteintes envers les animaux domestiques, apprivoisés ou détenus en captivité comptabilisait, pour 2021, 12 000 infractions enregistrées par la police et la gendarmerie. C’était déjà 30 % de plus qu’en 2016. Dans le détail, 35 % concernaient des mauvais traitements, 34 % des sévices graves, 14 % des atteintes involontaires à la vie ou à l’intégrité de l’animal et 5 % des abandons. Et encore, il ne s’agit ici que des faits arrivés jusqu’aux forces de l’ordre.
Mais parler de protection animale, ce n’est évidemment pas parler uniquement de chiens et de chats.
Il y a aussi ces pratiques qui continuent d’exister, parfois au nom de la tradition. La corrida en est peut-être l’exemple le plus emblématique. Dans une réponse parlementaire publiée en mai 2024, le gouvernement indiquait qu’environ 1 000 taureaux sont tués chaque année lors des corridas et spectacles tauromachiques officiels organisés dans les arènes publiques françaises. Et ce chiffre ne comprend même pas les animaux tués lors d’entraînements ou de corridas privées, pour lesquels aucune statistique officielle n’existe. Un décalage d’autant plus frappant que l’opinion semble, elle, avoir largement tranché : en janvier 2026, 78 % des Français se déclaraient favorables à l’interdiction de la corrida, selon le baromètre Ifop réalisé pour la Fondation 30 Millions d’Amis. Ils étaient 50 % en 2007.
Autre débat, autre échelle : l’expérimentation animale. Les dernières données disponibles recensent 1 381 683 utilisations d’animaux dans des procédures expérimentales en France en 2024. C’est un peu plus de 8 % de moins qu’en 2023. Une baisse, donc, mais un volume qui reste trop important.
Dans les cirques aussi, la transition est engagée mais loin d’être achevée. En mai 2025, le gouvernement estimait qu’environ 600 animaux sauvages étaient encore détenus dans les cirques itinérants français, dont près de 400 fauves. Leur présence est pourtant appelée à disparaître : à compter du 1er décembre 2028, leur détention, leur transport et leur utilisation dans les spectacles des établissements itinérants seront interdits.
Derrière ces réalités très différentes, un constat demeure : la protection des animaux reste loin d’être considérée comme acquise. En 2026, selon le baromètre Ifop/Fondation 30 Millions d’Amis, 52 % des Français estimaient que le bien-être des animaux sauvages n’était pas assuré en France, 38 % pensaient de même pour les animaux de ferme et 20 % pour les animaux de compagnie. Et, plus largement, 67 % jugeaient les animaux mal défendus par les responsables politiques.
Plus de soixante ans après les premières grandes alertes sur la protection animale, le sujet n’a donc rien perdu de son actualité.
Et l’assurance dans tout ça ?
Elle assure déjà nos voitures, nos maisons, notre santé… et de plus en plus celle de nos animaux. Mais certains acteurs commencent aussi à aller un peu plus loin que le simple remboursement d’une facture vétérinaire.
Generali, par exemple, est engagé depuis 2022 aux côtés de la SPA. Une partie des cotisations de son contrat « Generali Santé Animal » est reversée à l’association pour participer à la prise en charge des animaux accueillis dans ses refuges. Entre 2022 et 2024, le partenariat a ainsi permis de financer 260 000 repas pour des chiens et des chats en attente d’adoption. Mais l’idée n’est pas seulement d’intervenir une fois l’animal au refuge. Le L’assureur a également lancé avec la SPA « Urban Doggy Fit », un dispositif destiné à faire bouger davantage les chiens et à prévenir notamment le surpoids. Bref, protéger, mais aussi essayer d’éviter certains problèmes avant qu’ils n’arrivent.
Et Generali ne s’arrête pas aux chiens et aux chats. Dans le monde équestre, l’assureur, la Fédération Française d’Équitation et le fonds de dotation EquiAction ont créé en 2025 un Prix du bien-être animal, qui récompense des centres équestres ayant repensé leurs pratiques autour de la santé et des besoins des chevaux.
Protéger les animaux, c’est aussi mieux les comprendre. Agria Assurance pour Animaux finance ainsi, avec la Société Centrale Canine, des travaux de recherche sur la santé et le bien-être des chiens. Pour les chats, l’assureur s’est associé au LOOF avec un engagement de 50 000 euros par an pendant dix ans pour financer la recherche.
D’autres ont choisi de regarder du côté de la faune sauvage. Depuis 2023, Suravenir Assurances soutient la Ligue pour la Protection des Oiseaux. L’assureur participe notamment au financement du centre de soins de l’Île Grande, en Bretagne, puis, depuis 2025, de celui d’Audenge, en Gironde. Des lieux où des animaux sauvages blessés ou en détresse sont recueillis, soignés puis, lorsque cela est possible, relâchés dans la nature.
Reste enfin une question très concrète : que se passe-t-il quand on veut soigner son animal… mais que la facture devient trop lourde ?
C’est notamment sur cet obstacle que Santévet cherche à agir avec Payvet. Le dispositif permet aux assurés de ne pas avancer leur facture vétérinaire puis, sous certaines conditions, d’échelonner leur reste à charge. Il est également accessible aux propriétaires non assurés pour faciliter le paiement de certaines dépenses vétérinaires.
Refuges, prévention, recherche, soins, faune sauvage… Le champ d’action existe donc bel et bien. Et il commence doucement à s’élargir.
Mais encore quelques angles morts…
Mais en regardant ces initiatives de plus près, une chose saute aux yeux : les chiens, les chats et les chevaux occupent beaucoup de place. C’est évidemment important. Mais qu’en est-il des autres ?
Les animaux d’élevage, par exemple, restent beaucoup plus discrets dans les engagements visibles du secteur. Quelques acteurs commencent à intégrer la question. Le Crédit Agricole mentionne notamment le bien-être animal dans son accompagnement des transitions agricoles. Mais les conditions d’élevage, le transport ou l’abattage restent encore assez peu présents dans les grandes prises de parole des assureurs.
Même chose pour les sujets qui fâchent davantage. Corrida, expérimentation animale… alors même qu’ils cristallisent une partie du débat sur la condition animale, difficile de trouver des initiatives fortes du secteur de l’assurance qui s’en saisissent directement.
Et même pour les animaux de compagnie, tout n’est pas réglé. En France, seuls 5 à 6 % des animaux de compagnie seraient aujourd’hui couverts par une assurance santé. Entre les plafonds, les exclusions, l’âge de l’animal ou encore ses antécédents médicaux, assurer son compagnon n’est d’ailleurs pas toujours aussi simple qu’il y paraît.
Il reste aussi une question que l’on retrouve finalement dans beaucoup de démarches d’engagement : quel impact réel ? 260 000 repas financés, des centres de soins soutenus, des milliers d’euros consacrés à la recherche… les moyens peuvent être mesurés. Les résultats, beaucoup moins facilement. Combien d’abandons évités ? Combien d’animaux mieux soignés grâce à ces dispositifs ? Combien de pratiques durablement transformées ?
Peut-être est-ce là la prochaine étape.
En 1964, Ruth Harrison dénonçait un système qui finissait par regarder les animaux comme des machines. Le rapport Brambell qui suivra contribuera à imposer une autre idée : un animal ne doit pas seulement être maintenu en vie ou protégé des mauvais traitements. Il faut aussi s’interroger sur ce qu’il vit. Plus de soixante ans plus tard, les assureurs commencent eux aussi à investir ce terrain. Mais entre soutenir quelques initiatives, protéger certains animaux et contribuer à transformer plus largement leur condition, il reste encore de la marge.
Alors, l’animal est-il devenu un véritable sujet d’engagement pour l’assurance ? Peut-être. Mais pas encore tout à fait pour tous les animaux.
Le bien-être animal fera partie des sujets abordés lors des Trophées de l’Engagement 2026, aux côtés d’autres grands enjeux sociétaux et environnementaux sur lesquels l’écosystème de l’assurance peut agir.

