Carnet de route : le feuilleton de l’été #2

Cet été, nous vous embarquons dans le Carnet de route de l’assurance engagée, le livre d’Enola Gambey : trente-huit histoires, trente-huit lieux, un tour de France de vies ordinaires bousculées par l’imprévu. Chaque récit s’ancre dans un dispositif engagé bien réel du secteur, et chaque personnage vous mène au suivant. Une histoire par semaine, pour redécouvrir l’assurance en partenaire de vie inattendu.

Frédérique Boncoeur vit à Vincennes, en banlieue parisienne. À 51 ans, assistante sociale dans une maternité, elle a l’habitude des très jeunes enfants. Mais vivre avec une adolescente de 13 ans, c’est une autre histoire.

Elle est veuve. Son mari est décédé dans un accident de la route quand Sarah avait 8 ans. Depuis, elles sont deux. Juste deux. Frédérique fait de son mieux. Elle travaille, rentre le soir, prépare le dîner, écoute les histoires de sa fille. Mais parfois, elle se sent dépassée.

L’année précédente, quand Sarah lui a demandé un téléphone pour son entrée en sixième, Frédérique a hésité. C’est quand même jeune. Elle avait peur. Peur des vidéos pornographiques, peur des personnes mal intentionnées, peur de tous ces adultes prédateurs dont on parle aux infos. Mais elle a fini par céder. C’était pratique. Sarah pouvait aller seule à l’école, Frédérique la suivait grâce à la géolocalisation. 

Ce jour-là, Sarah est de mauvaise humeur. Quand ça arrive, Frédérique se dit que c’est une amourette qui s’est terminée ou un contrôle oublié. « Tu t’es encore levée du pied gauche, ma fille ! » dit-elle en souriant.

Mais les jours passent et Sarah ne semble pas aller mieux. Elle rentre de l’école, s’enferme dans sa chambre, mange à peine. Frédérique lui pose des questions, Sarah répond par monosyllabes. « Ça va. » « Je suis fatiguée. » « Laisse-moi tranquille. »

Un soir, alors que sa mère prépare le dîner, Sarah est installée sur le canapé, sourcils froncés, fixant son téléphone. Frédérique, pour détendre l’atmosphère, lui enlève l’appareil des mains et s’affale sur elle pour lui faire un câlin.

– Allez, rigole un peu !

Sarah ne rit pas. Elle somme sa mère de lui rendre le téléphone.

– Qu’est-ce qu’il y a de si important sur ton téléphone ?

Frédérique jette un coup d’œil à l’écran. Une page Instagram, celle de sa fille. Sous une photo, un commentaire : « KYS ».

– K-Y-S ? C’est votre nouvelle façon d’écrire KISS ? C’est plutôt mignon.

Elle rend le téléphone à Sarah et retourne à sa cuisine. Sarah s’éclipse dans sa chambre, ferme la porte.

Le week-end suivant, Frédérique dîne chez des amis. Jérôme, son ami d’enfance, et sa femme Anne. Comme souvent, ils discutent de leurs enfants. 

Puis le débat du téléphone portable arrive sur la table.

– Moi, jamais avant leurs 18 ans, dit Jérôme. Mes deux gamins n’auront pas de téléphone tant qu’ils vivent sous mon toit.

Anne, sa femme, acquiesce.

– Tu as raison. En plus, si vous saviez tous les gamins qui se font harceler…

Frédérique hausse les épaules.

– Je pense qu’on s’en rendrait compte, non ? Et puis, harcelés par qui ?

– Par leurs camarades d’école, répondit Anne. J’ai vu une affiche dingue dans le métro il y a quelques jours. Attends, je l’ai prise en photo.

Elle sort son téléphone, montre une image. Une affiche. Pleine d’émojis, d’abréviations, avec leurs vraies significations.

– Tu vois, par exemple, le rond violet, ça veut dire « viol”. J’ai découvert le mot “tana” aussi qui signifie “fille facile”. C’est dingue, non ?

Frédérique se penche vers l’écran. Et là, elle le voit. « KYS : Kill Yourself ». Suicide-toi.

Elle blanchit. Le temps s’arrête. KYS. Ce message qu’elle avait pris pour quelque chose de mignon. Ce message que sa fille avait reçu. Un appel au suicide.

Le reste du dîner passe dans un brouillard. Frédérique rentre chez elle, va voir Sarah. Elle dort, ou fait semblant. Frédérique reste un moment sur le pas de la porte, à la regarder. Comment avait-elle pu ne pas voir ?

Le lendemain matin, elle appelle la directrice du collège Françoise Giroud. Elle explique la situation, les commentaires, le « KYS ». La directrice l’écoute, note et promet d’en parler avec l’équipe éducative.

Frédérique appelle ensuite le commissariat de Vincennes. Ils lui conseillent de garder des preuves, de faire des captures d’écran, de noter les dates et les auteurs si possible.

Puis elle se souvient de l’affiche. Anne lui avait dit qu’il y avait un QR code dessus. Frédérique cherche sur internet, trouve la campagne. Une plateforme avec un glossaire, des explications, des conseils pour les parents. Elle passe une heure à lire. Elle découvre un langage entier qu’elle ignorait. Des émojis qui veulent dire des horreurs. Des abréviations qui cachent des insultes.

Immédiatement, Frédérique prend rendez-vous avec un psychologue pour Sarah. La première séance a lieu une semaine plus tard. Sarah ne veut pas y aller. Frédérique insiste. « Juste une fois. Si tu ne veux plus y retourner après, tu ne seras pas obligée. »

Les semaines passent  La directrice du collège convoque les élèves qui avaient laissé des commentaires. Leurs parents sont contactés. Les commentaires sont supprimés.

Sarah ne redevient pas la petite fille joyeuse qu’elle était avant. Mais elle recommence à manger, à parler un peu, à sortir de sa chambre.

Un jour, Frédérique déjeune avec Jérôme. Elle lui raconte tout. 

Jérôme l’écoute, attentif.

– J’aurais dû voir les signes, dit Frédérique. J’aurais dû comprendre.

– Tu ne pouvais pas savoir. Personne ne peut connaître ce langage s’il n’y est pas confronté.

– C’est pour ça que j’en parle. À toi, à mes collègues, à tout le monde. Parce que si ça m’est arrivé, ça peut arriver à n’importe qui.

Ils finissent leur café, parlent d’autre chose. De la vie, du travail, des souvenirs d’enfance. Mais en repartant, Jérôme repense aux mots de Frédérique. À cette langue invisible qui se parle dans les téléphones de millions d’adolescents. Et il se dit qu’il doit, lui aussi, apprendre à la comprendre.

Avec sa campagne de sensibilisation contre le cyberharcèlement, Allianz France lève le voile sur le langage codé utilisé par les adolescents sur les réseaux sociaux. L’objectif est de mettre en lumière ce qui se joue derrière ce langage, fait d’emojis, d’algospeak et autres références codées, par ces derniers afin de mieux combattre les violences en ligne.

Envie de connaître la suite de ce tour de France engagé ? Retrouvez les trente-huit histoires du Carnet de route de l’assurance engagée sur la fnac ou amazon.

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