En 1987, l’ONU consacre une année entière aux sans-abri pour alerter sur une crise du logement d’ampleur mondiale. Dans son sillage naît en France la fondation de l’abbé Pierre, aujourd’hui Fondation pour le logement des défavorisés. Près de quarante ans plus tard, 4,2 millions de personnes sont encore sans logement ou mal logées en France : quelle place les assureurs prennent-ils dans ce combat ?
L’année 1987 marque un tournant dans la prise de conscience mondiale du mal-logement. Le 20 décembre 1982, l’Assemblée générale des Nations unies avait proclamé 1987 « Année internationale du logement des sans-abri ». L’objectif : braquer les projecteurs sur un problème global et pousser les gouvernements à agir.
Le constat dressé par l’ONU était vertigineux. Environ 100 millions de personnes dans le monde n’avait aucun toit, et jusqu’à un milliard vivaient dans un habitat si précaire qu’il mettait en danger leur santé. L’ambition affichée était à la hauteur de l’enjeu : un logement décent pour tous d’ici l’an 2000.
L’objectif ne sera pas atteint. Mais l’initiative installe durablement le mal-logement dans le débat public et offre une caisse de résonance à ceux qui le combattent sur le terrain.
En France, elle donne un nouvel écho à une figure associée à la cause des sans-logis depuis son appel de l’hiver 1954 : l’abbé Pierre. Plusieurs rencontres et colloques internationaux sur le sans-abrisme sont organisés sous son patronage. Dans cette dynamique, il crée en 1987 une fondation consacrée au logement des plus démunis, reconnue d’utilité publique en 1992. Depuis janvier 2025, elle ne porte plus le nom de son fondateur. Après la révélation, à partir de juillet 2024, de multiples accusations de violences sexuelles visant l’abbé Pierre, un arrêté du ministère de l’Intérieur l’a officiellement rebaptisée Fondation pour le logement des défavorisés.
Près de quarante ans après l’Année internationale, le combat est loin d’être gagné. Dans son 31e rapport sur l’état du mal-logement, publié début février 2026, la fondation qualifie 2025 d' »année noire ». Au total, 4,2 millions de personnes sont sans logement ou mal logées en France. Parmi elles, quelque 600 000 sont hébergées chez des proches, faute de mieux.
Mal-logement : une crise qui s’étend
Le mal-logement ne se limite pas à ceux qui n’ont pas de toit ou vivent dans des conditions indignes. Autour de ce noyau dur, des millions de personnes fragilisées par leur logement : locataires en impayés, familles modestes à l’étroit, ménages qui renoncent à se chauffer ou qui consacrent une part écrasante de leurs revenus au loyer. Au total, 15 millions de personnes, soit plus d’un habitant sur cinq, sont touchées d’une manière ou d’une autre par la crise du logement.
Combien dorment réellement dehors ? La Fondation pour le logement estime à 350 000 le nombre de personnes sans domicile, qu’elles vivent à la rue, en abri de fortune, en centre d’hébergement ou à l’hôtel. C’est plus du double de 2012. Les décomptes locaux confirment la tendance : à Paris, lors de la Nuit de la Solidarité de janvier 2026, 3 858 personnes ont été recensées sans solution pour la nuit, 10 % de plus qu’un an plus tôt.
Cette dégradation s’inscrit dans un contexte de pauvreté qui ne recule plus. En 2024, 9,8 millions de personnes vivaient sous le seuil de pauvreté, fixé à 1 337 euros par mois pour une personne seule, soit 15,4 % de la population.
Logement social : l’embouteillage
Pour beaucoup, le logement social reste la principale porte de sortie. Encore faut-il pouvoir la franchir. À la mi-2026, près de 2,9 millions de ménages attendaient un HLM, un record selon l’Union sociale pour l’habitat. Or seuls 394 000 logements ont été attribués en 2025, à peine un pour sept demandeurs. La production a pourtant redémarré, avec près de 118 000 logements sociaux financés l’an dernier, contre moins de 100 000 en 2024. Un rebond bienvenu, mais sans commune mesure avec la file d’attente.
Et pour ceux qui ont un toit, encore faut-il qu’il protège. Plus d’un ménage sur trois déclare avoir eu froid chez lui pendant au moins 24 heures lors de l’hiver 2024-2025, selon le Médiateur national de l’énergie, contre 14 % en 2020. Près d’un sur deux a souffert de la chaleur l’été à l’été 2025. Le parc reste en partie mal isolé : la France compte encore 3,9 millions de passoires thermiques parmi ses résidences principales.
Enfants à la rue : l’urgence absolue
Reste la réalité la plus insoutenable. Dans la nuit du 18 au 19 août 2026, à quelques jours de la rentrée, au moins 2 355 enfants n’ont obtenu aucune place d’hébergement après l’appel de leurs parents au 115. Parmi eux, 514 avaient moins de trois ans.
Leur nombre a augmenté de 42 % depuis 2022, année où le gouvernement avait pourtant réaffirmé son objectif de « zéro enfant à la rue », selon l’Unicef France et la Fédération des acteurs de la solidarité. Un décompte encore en deçà de la réalité, puisqu’il exclut les familles qui ont renoncé à appeler le 115 et celles qui vivent en squat ou en bidonville. Pour certains, l’issue est tragique : en 2025, 14 enfants de moins de quatre ans seraient morts à la rue.
Mal-logement : l’assurance encore en retrait
Si la sécurité routière est un terrain historique de la prévention assurantielle, le mal-logement l’est beaucoup moins. Le logement est pourtant au cœur du métier : assurance habitation, garanties loyers impayés… Mais parmi les initiatives que nous avons recensées depuis 2023, rares sont celles qui s’attaquent directement au mal-logement.
La plus récente vient d’un bancassureur. Début septembre 2026, la Fondation Crédit Mutuel Alliance Fédérale a annoncé son soutien à la Fédération des acteurs de la solidarité pour déployer, de septembre 2026 à septembre 2029, le projet « Agir ensemble pour protéger les enfants sans domicile ». Ce partenariat s’inscrit dans le Programme national pour l’enfance défavorisée, lancé par la fondation en 2025.. L’ambition affichée : apporter à la fois des réponses immédiates et des solutions durables au sans-abrisme des familles.
Côté mutualistes, le Fonds Solidaire MAIF soutient l’association Toit à Moi. Née en 2007, celle-ci achète grâce aux dons des « logements-tremplins » qu’elle loue à des personnes en grande précarité, avec un accompagnement social sur mesure. En 2025, elle disposait de plus de 80 logements répartis dans une trentaine de villes et accompagnait 108 personnes, dont 28 mineurs. Le fonds est alimenté par une partie des intérêts du livret d’épargne solidaire distribué par la MAIF.
AXA, de son côté, ouvre littéralement ses portes. Depuis plus d’un an, son site d’Isneauville, au nord de Rouen, accueille la nuit et le week-end des personnes sans domicile engagées dans un parcours de réinsertion, en partenariat avec l’association Les Bureaux du Cœur. Un ancien bureau a été transformé en chambre fermée à clé, l’invité a accès aux sanitaires, et un partenariat avec Sodexo lui assure le dîner et le petit-déjeuner. L’assureur est aussi allé plus loin que le simple accueil : il a intégré à ses contrats pour PME une clause « Bureaux du Cœur », sans surcoût, levant ainsi l’une des questions qui freinent les entreprises tentées par l’expérience. Depuis sa création, l’association a permis d’accueillir 950 personnes dans 350 entreprises.
Trois initiatives utiles, mais qui disent aussi quelque chose du rapport du secteur au mal-logement : il reste une cause que l’on soutient, rarement un risque que l’on traite. Toutes deux interviennent au bout de la chaîne, quand la rue est déjà là. Or c’est bien en amont que l’assurance a prise sur le sujet. Elle assure les logements, garantit les loyers, investit dans la pierre. Elle se tient précisément là où quelques mois de loyer en retard, une facture d’énergie impossible à régler ou un sinistre dans un logement vétuste peuvent faire basculer un ménage. Cette connaissance fine du risque habitation, qui pourrait servir à repérer ces fragilités et à les prévenir, reste pour l’essentiel absente des initiatives que nous avons recensées.
En 1987, l’ONU se fixait un objectif : un logement décent pour tous en l’an 2000. Plus d’un quart de siècle après cette échéance, au moins 2 355 enfants ont passé une nuit d’août sans solution d’hébergement en France. L’assurance ne résoudra pas seule la crise du logement. Mais pour une profession dont le métier consiste à anticiper les accidents de la vie, le mal-logement a tout d’un risque qu’elle aurait intérêt à regarder en face.
Le mal-logement fera partie des sujets abordés lors des Trophées de l’Engagement 2026, aux côtés d’autres grands enjeux sociétaux et environnementaux sur lesquels l’écosystème de l’assurance peut agir.

