Prévoir la maladie avant de l’assurer : hérésie ou avenir ?

Pendant longtemps, le système de santé, et avec lui le monde de l’assurance santé/prévoyance a fonctionné comme un « bon service de dépannage ». L’assurance intervient quand ça fume, quand ça casse, quand ça fait mal. Sérieuse. Professionnelle. Indispensable. Mais toujours après.

Ce modèle a construit notre protection sociale. Il n’est ni absurde ni obsolète. Il est simplement… réactif.

Or, pendant que nous continuons à indemniser les conséquences, une autre logique s’installe doucement, sans tambour ni trompette. Une logique qui pose une question presque impertinente : Et si on pouvait agir avant que ça arrive ?

La médecine préventive, et plus encore la médecine prédictive, n’est pas un buzz marketing ni une lubie de biohackers californiens sous compléments alimentaires. C’est une transformation profonde de l’analyse de notre de santé.

À l’échelle mondiale, le marché de la médecine préventive pèse déjà plusieurs centaines de milliards de dollars. Les estimations varient, mais convergent vers une fourchette comprise entre 400 et 900 milliards de dollars à horizon 2030–2033, avec des taux de croissance annuels à deux chiffres pour les technologies capables de détecter ou d’anticiper les risques avant qu’ils ne deviennent des pathologies déclarées.

En France, la dynamique est loin d’être marginale. Le marché de la médecine préventive pourrait atteindre environ 85 milliards d’ici 2033. Une croissance portée par un constat désormais largement documenté : une part significative des maladies non transmissibles : AVC, diabète, maladies cardiovasculaires, certains cancers liés au mode de vie,… est évitable ou, à tout le moins, modulable par des changements précoces et ciblés. En clair : une partie de ce qui est assurée aujourd’hui aurait peut-être pu ne jamais devenir un risque lourd demain.

Dans ce contexte, une nouvelle génération d’acteurs s’invite dans le paysage. Ni assureurs, ni hôpitaux, ni simples applications bien-être. Ils se situent quelque part entre la biologie, la donnée et l’individu.

En France, Lucis propose des analyses sanguines extrêmement avancées, couvrant plus de 180 biomarqueurs, combinées à une interprétation médicale et algorithmique. L’objectif n’est pas d’annoncer de mauvaises nouvelles, mais de rendre visibles des signaux faibles, bien avant que le corps ne crie.

À Paris également, Zoi développe une approche premium de la prévention, mêlant bilans biologiques, imagerie, accompagnement médical et plans personnalisés. Ici, on ne parle pas seulement de ne pas tomber malade, mais de durer, fonctionner, performer, bref, d’habiter son corps sur le long terme.

Aux États-Unis, Function Health démocratise l’accès à plus de 100 biomarqueurs via un modèle par abonnement. Une sorte de tableau de bord de la santé moderne, qui remplace la surprise médicale par un suivi continu.

D’autres acteurs poussent la personnalisation encore plus loin. Viome analyse le microbiome et différents marqueurs biologiques pour proposer des recommandations nutritionnelles ultra-ciblées. Neko Health, fondée par le créateur de Spotify, combine imagerie corporelle et intelligence artificielle pour détecter des risques bien avant l’apparition de symptômes. Comme un contrôle technique du corps humain, mais sans la contre-visite anxiogène….

Enfin, des dispositifs comme Whoop ou Oura étendent le champ de la prévention via le suivi continu du sommeil, du stress, de la récupération et de paramètres physiologiques. Des objets discrets qui rappellent, parfois avec insistance, que le corps a une mémoire… et des limites.

Le moteur de cette révolution est limpide : les individus veulent reprendre la main sur leur santé. Comprendre avant de subir. Ajuster avant de réparer. Et les technologies modernes rendent cette approche non seulement possible, mais progressivement accessible.

Nous passons ainsi, presque sans nous en rendre compte, d’un modèle où l’on soigne « quand ça casse » à un modèle où l’on tente d’éviter que ça casse. Une révolution silencieuse.

Et, pour l’assurance, une question vertigineuse ?

Car la médecine prédictive vient chatouiller les fondations mêmes de la complémentaire santé et de la prévoyance : mutualisation du risque, tarification fondée sur l’historique, logique d’indemnisation a posteriori. Elle soulève des enjeux légitimes : données sensibles, éthique, discrimination, cadre réglementaire… que personne ne peut « mettre sous le tapis ». Mais refuser de regarder cette évolution serait sans doute un risque plus grand encore.

Car bien pensée, la médecine prédictive pourrait permettre à l’assurance de changer de posture : mieux anticiper les risques lourds, accompagner plus tôt les assurés fragiles, réduire la sinistralité évitable, développer des services à forte valeur ajoutée, et peut-être, au passage, réconcilier prévention et mutualisation.

La vraie question n’est donc pas si l’assurance doit s’y intéresser, mais comment. Avec quelles limites. Avec quelle éthique. Et avec quelle ambition collective.

La médecine prédictive ne remplacera pas l’assurance. Mais elle pourrait bien redéfinir, en profondeur, ce que signifie « assurer » au XXIᵉ siècle. Et peut-être est-il temps, pour le secteur, d’arrêter d’arriver après la bataille… et de commencer à la prévenir.

J’ai posé la question à un dirigeant qui souhaite garder l’anonymat « la médecine prédictive, un intérêt ou un enjeu pour les assureurs santé/prévoyance ? ». Sa réponse…

« L’assurance repose sur la mutualisation et l’incertitude. Introduire des données prédictives individuelles, c’est risquer de fragiliser cet équilibre en segmentant les assurés selon leur profil de santé potentiel. Tout le monde ne veut pas savoir, ne peut pas agir, ou n’a pas les moyens de transformer une information prédictive en prévention efficace. La prévention est souhaitable. La technologie est prometteuse. Mais l’assurance ne peut pas devenir un outil de sélection ou d’injonction sanitaire. La prudence n’est pas un refus du progrès. C’est une responsabilité.« 

Lire ma dernière contribution ? « Fiction ? L’assurance glisse vers un nouveau monde

Sources et lectures

  • World Economic Forum – The Future of Preventive Health
  • McKinsey & Company – The Future of Healthcare: Prevention, Data & AI
  • OECD – Preventive Health Policies and Outcomes
  • Global Market Insights – Preventive Healthcare Market Size Report
  • INSERM – Prévention et maladies chroniques

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