Assurance inclusive : un enjeu social sous tension

Hausse des prix, précarité de l’emploi, fractures numériques : l’accès à l’assurance devient plus difficile pour une part croissante de la population. Un mémoire du CHEA analyse les vulnérabilités sociales et les limites des modèles assurantiels actuels.

Dans un contexte de tensions économiques et sociales durables, la question de l’accès à l’assurance pour les populations vulnérables s’impose avec acuité. Inflation persistante, augmentation des primes et multiplication des risques fragilisent des ménages déjà contraints à arbitrer leurs dépenses, parfois au détriment de leur couverture assurantielle. L’assurance inclusive vise ainsi à consolider la fonction protectrice et universelle de l’assurance en France en développant des solutions adaptées aux besoins des populations vulnérables. Elle s’adresse à des publics dont les besoins sociaux sont insuffisamment couverts par les offres classiques, reposant sur « la conception de produits innovants, leur commercialisation et l’accompagnement des assurés au cours de la vie du contrat », selon Claire Benisti, déléguée générale de la Fondation Entrepreneurs de la Cité.

Selon les données provisoires de l’INSEE pour 2022, la France recense 5,1 millions de personnes en situation de pauvreté lorsque le seuil est fixé à 50 % du niveau de vie médian, et 9,1 millions lorsque ce seuil est porté à 60 %. Mais la vulnérabilité ne se limite pas à la pauvreté extrême. Elle touche aussi des ménages modestes et des classes moyennes inférieures, exposés à des chocs économiques, sociaux ou de santé. Ces situations, souvent conjoncturelles, peuvent entraîner un basculement rapide vers la précarité lorsqu’aucun filet de protection n’est accessible. Dans ce cadre, l’assurance apparaît comme un outil de prévoyance, mais son coût et sa complexité constituent des freins majeurs.

Les obstacles sont multiples. La contrainte budgétaire reste centrale : selon une étude menée par l’institut Poll&Roll pour l’assurtech Leocare publiée en 2023, un Français sur trois se déclare prête à renoncer à une assurance automobile ou habitation pour réaliser des économies. À cela s’ajoutent des difficultés d’accès liées à la fracture numérique, à la compréhension limitée des contrats ou à une défiance vis-à-vis des institutions. Ces facteurs accroissent le risque de non-assurance ou de couverture inadaptée, notamment pour le logement, identifié comme un point de fragilité majeur.

L’étude met en lumière des disparités territoriales marquées. À Arras, Argenteuil ou encore Rethel, la combinaison de faibles revenus, d’emplois précaires et de logements anciens accentue l’exposition aux risques. Certaines collectivités locales, comme Créteil, tentent d’y répondre par des offres d’assurance habitation à tarif encadré, intégrées à une politique sociale plus large. Ces initiatives traduisent une reconnaissance croissante du rôle de l’assurance dans la cohésion sociale.

La comparaison internationale met en évidence la diversité des approches de l’assurance inclusive et le rôle central joué par la technologie, les partenariats locaux et l’intervention publique pour élargir l’accès à la protection assurantielle. Les expériences analysées montrent que l’assurance inclusive est souvent née de l’évolution de la micro-assurance, initialement destinée aux populations vivant dans une extrême précarité, vers des modèles plus larges visant également les classes moyennes fragilisées.

Dans plusieurs pays africains, l’essor du téléphone mobile a profondément transformé l’accès à l’assurance. Au Kenya par exemple, l’écosystème M-Pesa, développé par Safaricom, permet à des millions de personnes de souscrire des assurances santé, vie ou funérailles directement depuis leur téléphone, avec des démarches simplifiées et des paiements dématérialisés. L’obtention par Safaricom d’une licence d’intermédiaire en assurance marque une intégration accrue de l’assurance dans les usages quotidiens, réduisant les barrières liées à l’éloignement géographique et à l’absence de services bancaires. D’autres initiatives, comme Baloon au Gabon ou Hollard en Afrique du Sud, reposent également sur des parcours digitaux très simplifiés, intégrant parfois l’intelligence artificielle pour accélérer la souscription.

En Asie, l’assurance inclusive s’adapte aux formes de travail atypiques. À Singapour par exemple, le service de VTC Grab a mis en place une assurance contre les maladies graves destinée à ses chauffeurs partenaires, avec un système de micro-paiements indexés sur chaque trajet effectué. Ce modèle permet de tenir compte de revenus irréguliers tout en assurant une couverture progressive. 

Aux États-Unis, la multiplication des catastrophes climatiques met en lumière les failles du marché assurantiel dans certaines zones à risque. En Californie, des dispositifs publics comme le FAIR Plan jouent un rôle de dernier recours pour des ménages exclus de l’assurance privée, tandis que de nouveaux acteurs, comme BrightShore dans le New Jersey, proposent des offres intégrant directement des risques longtemps sous-assurés, tels que les inondations, en s’appuyant sur une modélisation fine des risques et l’exploitation de la data.

Dans l’ensemble, ces exemples internationaux montrent que l’assurance inclusive repose sur un équilibre délicat entre accessibilité financière, simplicité des produits, innovation technologique et confiance des assurés.

Ainsi, l’assurance inclusive apparaît moins comme un produit que comme une organisation globale, mobilisant assureurs, pouvoirs publics et acteurs locaux. Son déploiement suppose un équilibre entre viabilité économique, réglementation et impact social, dans un contexte où la demande de protection ne cesse de croître. 

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