Mentorat inversé assurance : les juniors aident les seniors

Et si la transmission en entreprise ne fonctionnait plus à sens unique ? Le mentorat inversé, inverse les rôles : les juniors accompagnent les seniors, notamment sur l’IA et les outils digitaux. Au-delà des compétences, c’est aussi une manière de lutter contre les stéréotypes générationnels.

70 % des seniors reconnaissent aujourd’hui que les juniors peuvent leur apprendre quelque chose. Le chiffre, issu d’une étude LinkedIn/CSA publiée en 2024, dit à lui seul l’ampleur du basculement. Pendant des décennies, la transmission en entreprise a fonctionné à sens unique : les plus expérimentés enseignaient, les plus jeunes écoutaient. 

L’accélération technologique a redistribué les cartes. Maîtrise des réseaux sociaux, aisance avec les outils collaboratifs, intelligence artificielle : certaines compétences sont désormais plus répandues chez ceux qui sont nés avec ces usages. D’où l’émergence du reverse mentoring, ou mentorat inversé, un dispositif où les juniors accompagnent les seniors dans leur montée en compétences.

Ce que les seniors attendent de ces échanges ? Des compétences digitales, d’abord (45 %). Mais aussi un autre rapport au travail (30 %) et une dose d’enthousiasme (29 %). Plus révélateur encore : 90 % des actifs, toutes générations confondues, estiment que les entreprises devraient faire davantage pour encourager le travail intergénérationnel. 

L’IA, nouveau terrain du mentorat inversé

Si le reverse mentoring s’est d’abord développé autour des réseaux sociaux et des outils digitaux, un nouveau champ s’ouvre désormais : l’intelligence artificielle.

L’engouement est massif. En juin 2025, l’Apec révélait que 72 % des cadres souhaitaient bénéficier d’une formation sur l’IA, soit 12 points de plus qu’un an auparavant. Cette demande traverse tous les métiers, tous les niveaux hiérarchiques. Et pour cause : le World Economic Forum estime que 39 % des compétences actuelles seront transformées ou rendues obsolètes d’ici 2030.

Face à cette accélération, les dispositifs de formation classiques montrent leurs limites. Trop longs, trop théoriques, trop déconnectés des usages réels. Le reverse mentoring offre une alternative : un apprentissage ancré dans la pratique, personnalisé, immédiatement applicable. Un junior qui maîtrise ChatGPT, Copilot, Claude peut, en quelques séances, transmettre à un manager les réflexes qui lui manquent.

En 2024, Danone a expérimenté cette approche avec la Rennes School of Business : huit étudiants ont formé 80 collaborateurs à l’utilisation de Copilot. Un format court, concret, qui illustre la capacité du mentorat inversé à répondre à des besoins immédiats.

Pourtant, 89 % des entreprises ne disposent toujours pas de dispositifs spécifiques pour former les seniors, selon le Baromètre 2025 de la formation professionnelle (Lefebvre Dalloz). 

L’assurance, un secteur pionnier

Le secteur de l’assurance, souvent perçu comme conservateur, fait pourtant figure de précurseur. Plusieurs acteurs ont structuré des programmes de reverse mentoring dès le milieu des années 2010, bien avant que la pratique ne se généralise.

AXA a ouvert la voie. Entre 2014 et 2016, le groupe a déployé un programme ambitieux de mentorat inversé, avec un double objectif : accélérer la transformation digitale et créer des ponts entre générations. Le dispositif reposait sur des binômes associant un « digital native » et un cadre dirigeant, pour six séances d’une heure sur des sujets numériques (réseaux sociaux, outils collaboratifs, veille digitale…). Plus de 1 000 collaborateurs ont participé à travers le monde, avec un taux de recommandation de 97 %. 

Chez AIG France, l’initiative est venue du terrain. En 2017, ce sont les collaborateurs eux-mêmes, via un Employee Resource Group, qui ont proposé de lancer un programme de mentorat inversé.

D’autres grands groupes ont suivi des trajectoires similaires. Chez Orange, chaque membre du comité exécutif se voit attribuer un jeune mentor. Chez BNP Paribas Personal Finance, le programme a été déployé dans une quinzaine de pays, avec une centaine de senior managers mentorés, y compris au sein du Comex. La SNCF a organisé des « cafés Twitter » et des séances de reverse mentoring pour son Top 150.

Au-delà des compétences : un levier contre l’âgisme

Réduire le reverse mentoring à un simple transfert de compétences techniques serait passer à côté de l’essentiel. Sa vertu première est peut-être ailleurs : dans sa capacité à faire tomber les stéréotypes générationnels.

Car les préjugés fonctionnent dans les deux sens. D’un côté, les seniors seraient « dépassés », rétifs au changement, incapables de s’adapter. De l’autre, les juniors seraient « immatures », sans légitimité… Ces représentations, rarement formulées mais largement intériorisées, freinent la collaboration et nourrissent des formes insidieuses de discrimination.

En plaçant un junior en position de sachant, il lui confère une légitimité que l’organisation lui refuse souvent. En acceptant d’apprendre d’un plus jeune, le senior démontre une capacité d’adaptation. Le dispositif ne se contente pas de transférer des savoir-faire : il transforme les regards.

Et l’échange dépasse largement les compétences numériques. Les juniors n’apportent pas seulement leur maîtrise des outils : ils transmettent aussi un autre rapport au travail. Une attention plus marquée à l’équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle, une culture de la limite, une vigilance face aux signaux d’épuisement. Non par désengagement, mais par lucidité sur ce qui permet de durer. Dans un contexte où le burn-out touche toutes les générations, cette sensibilité devient un savoir à part entière, et les seniors ont parfois beaucoup à apprendre.

Le mentorat inversé fonctionne d’autant mieux qu’il devient, en réalité, un mentorat croisé où chacun apprend de l’autre. Les juniors transmettent leur maîtrise des outils et leur rapport au travail ; les seniors partagent leur recul, leur expérience relationnelle, leur capacité à naviguer dans la complexité. Sans hiérarchie de valeur entre les savoirs. Dans des organisations où quatre générations cohabitent parfois sans jamais se parler, ces espaces de dialogue changent plus que les compétences. Ils changent les regards.

Mentorat inversé est un des sujets des talents de l’assurance 2026. N’hésitez pas d’ailleurs à suggérer des Talents !

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