Hausse des primes, retraits d’assureurs et risques climatiques : la crise de l’assurabilité n’est plus un sujet technique mais une menace directe pour la soutenabilité économique et sociale des territoires.
Après plusieurs décennies de stabilité, le marché de l’assurance des collectivités locales traverse une crise profonde. Les résiliations unilatérales de contrats, la hausse spectaculaire des primes, parfois multipliées par quatre, et les difficultés à trouver un assureur traduisent une rupture structurelle. Selon l’Association des maires de France (AMF), environ 1 500 collectivités sont aujourd’hui concernées.
Le livre blanc publié par Bureau T, l’unité stratégie et prospective du groupe SCET, en octobre 2025, alerte sur une dégradation durable du modèle assurantiel territorial. Ce déséquilibre ne se limite pas à un problème de prix : il questionne la capacité des territoires à se protéger, à investir et à rester attractifs dans un contexte de risques climatiques et sociaux croissants.
L’impact cumulatif des catastrophes naturelles
Le dérèglement climatique transforme la nature du risque assurantiel. Sécheresses, inondations, tempêtes ou retrait-gonflement des argiles s’intensifient et se répètent sur des zones restreintes, bouleversant la logique de mutualisation. D’ici 2050, le coût moyen annuel des catastrophes naturelles pourrait doubler, entraînant entre 50 et 70 millions d’euros de charges supplémentaires par an pour les collectivités.
Ces phénomènes, autrefois exceptionnels, deviennent structurels. Ils fragilisent le régime d’indemnisation CatNat (catastrophes naturelles) et mettent à l’épreuve la capacité des assureurs à maintenir des équilibres économiques soutenables. Dans les départements les plus vulnérables, notamment du sud et de l’ouest de la France, les communes doivent composer avec des sinistres récurrents, une épargne limitée et un endettement élevé.
Des fractures territoriales aggravées
Cette crise met en lumière une fracture croissante entre les collectivités capables d’investir dans la prévention et celles dépourvues de marges de manœuvre. Sur les 12 900 communes exposées au risque climatique, 5 100 cumulent vulnérabilité environnementale et fragilité budgétaire.
Les plus solides négocient des conditions d’assurance plus favorables grâce à leur ingénierie interne et à leur maîtrise du patrimoine assurable. Les autres, souvent rurales ou périurbaines, se retrouvent piégées entre primes insoutenables et absence de couverture. À terme, cette divergence pourrait redessiner la carte de l’attractivité économique, décourageant l’installation d’entreprises et pesant sur le patrimoine local.
Un marché devenu trop étroit et déséquilibré
Le marché de l’assurance des collectivités, dominé par quelques acteurs dont SMACL et Groupama, s’est contracté. Entre 2017 et 2022, les primes ont reculé de 18 % tandis que la sinistralité progressait de 23 %. Le ratio sinistres/primes atteint désormais 75 %, contre 64 % pour les entreprises.
Cette situation a conduit à un rattrapage tarifaire brutal, avec des hausses indépendantes de la sinistralité réelle des communes. À cela s’ajoutent des faiblesses structurelles : méconnaissance du patrimoine à assurer, lourdeurs administratives, appels d’offres mal calibrés et culture du risque encore trop limitée. Ces défaillances nuisent à la lisibilité des risques pour les assureurs et alimentent la volatilité du marché.
Vers une refondation de la gestion des risques locaux
Pour restaurer la soutenabilité du modèle, Bureau T recommande d’articuler la stratégie publique autour de deux priorités : anticiper et assainir.
Anticiper suppose d’intégrer la gestion du risque dans la planification territoriale : plans locaux d’urbanisme, plans communaux de sauvegarde ou documents d’orientation de prévention (OAP vulnérabilité). Ces outils permettent de conditionner les franchises ou les primes à la mise en œuvre d’actions concrètes de prévention.
Assainir, c’est renforcer les mécanismes collectifs : encadrement du régime CatNat, création d’un fonds public de réassurance, ou encore mutualisation régionale à travers des captives territoriales. Ces structures permettraient aux collectivités d’agréger les risques, de réduire les coûts de transaction et de bénéficier d’une meilleure visibilité sur leur exposition globale.
L’État au cœur de la régulation
Face à un risque d’inassurabilité de certains territoires, l’intervention publique devient incontournable. L’État pourrait établir un référentiel national harmonisé de prévention, en lien avec la CCR (Caisse centrale de réassurance) et les assureurs, tout en renforçant la supervision du marché par l’ACPR (Autorité de contrôle prudentiel et de résolution).
Des dispositifs tels qu’un médiateur de l’assurance renforcé, un préavis de résiliation minimum ou un plafonnement des franchises figurent parmi les leviers envisagés pour stabiliser le système. En parallèle, la couverture publique résiduelle, conditionnée à des mesures de prévention, garantirait un filet de sécurité aux communes les plus exposées.

